Voici
la lettre adressée le 21 octobre 2001 au maire de Kourou, Jean-Etienne
Antoinette, par le chef coutumier du village amérindien de Kourou
Jean Aubéric Charles pour protester contre le projet de diviser
la terre collective en propriétés individuelles. La même
tactique ethnocidaire avait été utilisée aux États-Unis
dans le cadre de l'Allotment Act. Jean Aubéric Charles, fondateur
de l'association culturelle des Indiens Kalina (Galibi) de Kourou, Teleuyu,
est aussi l'actuel président de la Foag (Fédération
des Organisations Amérindiennes de Guyane).
AMonsieur Jean-Etienne ANTOINNETTE
Maire de la Commune de Kourou - Avenue des Roches - 97310 - KOUROU
Date : Kourou
le 21 octobre 2002.
Objet : Conflit territorial entre la municipalité et la Communauté
Amérindienne à Kourou.
Monsieur
Le Maire,
Depuis
son cinquième déplacement à l'emplacement actuel
en 1970, la communauté amérindienne a toujours vécu
en harmonie et ce, sans bénéficier d'une aide conséquente
de la municipalité de Kourou. Des accords verbaux, entérinés
par les autorités présentes à l'époque (le
Maire de Kourou, le Préfet, le député de la Guyane)
lors de la nomination du chef coutumier au titre de Capitaine en 1973,
constituent pour nous force de loi pour la reconnaissance de notre village,
de l'organisation sociale comprenant l'autorité coutumière
garantissant le foncier.
Depuis 1987, la zone communautaire amérindienne initialement sous
la gestion du Centre Spatial Guyanais a été rétrocédé
à la commune de Kourou qui en est devenue propriétaire.
L'extension de la ville a provoqué des spoliations successives,
l'enclavement de notre village avec un déni total des accords et
d'engagements non tenus et réduire sa surface à seulement
2 Ha. La commune de Kourou a décidé unilatéralement
de morceler la zone communautaire en parcellaire individuel afin de les
vendre aux familles en propriété individuelle. L'exemple
concrêt est visible sur les 14 emplacements prévus pour l'extension
du village ont été également, spoliées et
vendus à la Simko par la commune de Kourou. Cette décision du
conseil municipal, qui va à l'encontre de nos intérêts
et de nos droits en tant que peuple autochtone, est contestée par
la communauté amérindienne de Kourou et farouchement opposée
au principe de rachat à titre individuel des terres de nos ancêtres
et ce, même, au franc symbolique. L'association T'LEUYU, mandatée
par la communauté en vu de l'application du décret 87-267
et pour faire reconnaître nos droits, formalise la situation de
litige foncier avec la commune de Kourou. Des référendums
présentés en 1991 et en 1993, le cahier de revendications,
la pétition et la marche de survie ont été remis
à la municipalité de Kourou faisant part de nos aspirations
et de nos revendications en particulier la reconnaissance de notre village
en zone communautaire, en propriété collective. Malheureusement,
les conseils municipaux successifs de la commune de Kourou n'ont jamais
eu la volonté de prendre une décision politique pour garantir
les droits territoriaux de nos peuples. Les relations entre la
municipalité et la communauté amérindienne à
Kourou se sont aggravées depuis que la municipalité actuelle
a substitué l'association T°LEUYU par une autre association
TALIKO avec un but précis de dérouter le problème
foncier en conflit interne ou intra-communautaire. La commune de Kourou
a poursuivi son plan de division en s'appuyant sur le programme de résorption
d'habitat insalubre au détriment des droits à la terre pré-existants
revendiquée par la communauté. Cette pratique est inconcevable
de la part d'une commune aussi importante que Kourou, ville spatiale,
fenêtre ouverte sur l'Europe. Même, le représentant
de l'Etat en Guyane ne peut, semble-t-il, interférer les décisions
du conseil municipal. Dans ces conditions, que devient les droits territoriaux
de nos peuples voir même notre existence en tant que tel ? Au nom de notre droit d'existence
et de vie sur les terres de nos ancêtres sont fondamentales pour
nous, une commune peut-elle avoir le droit unilatéral de détruire
un village, une communauté amérindienne, spoliée
les terres en toute impunité ? Ces pratiques discriminatoires et
déstabilisatrices de l'autorité traditionnelle ne sont-elles
pas réprimables par les lois de la république française
et européenne ? Notre village, notre communauté
et notre organisation sociale sont-ils maintenant condamnés à
disparaître, la commune de Kourou en a-t-elle décidé
politiquement ou par vengeance de l'éradiquer à travers
le programme de résorption d'habitat insalubre ? La protestation, soulevée
par une famille sur la délimitation parcellaire voisine empêchant
la poursuite des travaux entrepris par la Simko, a reçu une vive
objection. Ayant été saisi de ce problème, je me
suis rapproché de la Simko, en tant que chef Coutumier, afin de
proposer une solution alternative permettant de satisfaire l'ensemble
des parties. Malheureusement, certains élus (M. Gril et M. François)
de la commune, ayant eu connaissance de cette proposition, ont effectué
la pression politique sur la Simko en ignorant complètement la
protestation et la solution alternative et qui ont suscité la poursuite
des travaux malgré l'existence du litige. Sitôt informé,
je prends contact avec M. Gril, en lui présentant d'abord mes félicitations
pour leurs actions dont les seules conséquences seraient de réveiller
la conscience politique amérindienne et qu'en absence de solution
alternative, c'est le litige foncier sur l'ensemble du village, existant
et non résolu depuis 1989, qui risquerait de faire surface. Devant
le refus de la commune, la décision est prise de s'opposer à
la poursuite des travaux afin de l'amener à re-négocier
le statut foncier du village amérindien de Kourou. Nous avons eu
la promesse d'avoir une réunion de concertation le soir même
du vendredi 27/09/02 à condition de permettre la pose du béton
déjà commandé, mais encore une fois une promesse
non tenue. L'heure tardive de ce même
soir, le remplaçant du Maire, M. Robert Putcha, m'informe qu'il
n'a jamais été question de réunion et qu'il n'avait
aucun mandat pour négocier une décision déjà
prise en conseil municipal et nous informe que les travaux doivent se
poursuivre. Le conseil de crise, réunit rapidement constate une
nouvelle fois d'avoir été dupé et abusé et
décide d'effectuer une action pacifique, non violente, afin de
retarder le chantier en rebouchant simplement les fondations. Malheureusement,
les conséquences de vos décisions provoquent le déchirement
intra-communautaire jusqu'alors maintenue et les derniers évènements
démontrent l'urgence d'apporter des solutions durables et d'instaurer
à nouveau la sérénité.
Par ailleurs, la demande est formulée à la commune par le
biais du Premier Adjoint d'entamer la procédure de renégociation
pour le litige foncier existant et de résoudre les points soulevés
dont la réponse issue du conseil des élus prévu le
lundi 30/09/02 fixerait l'ébauche d'une solution. Malgré
notre silence sur la première tranche, la commune de Kourou poursuit
son action de division intra-communautaire, avec obstination visible d'écarter
le chef coutumier de tous les processus de règlements et de gestions.
La scission au sein du
village soutenue par l'inertie communale, augmente le risque d'aggravation
des familles vulnérables déjà en situation précaire,
c'est pourquoi, au regard de ma responsabilité, en tant que chef
coutumier de la communauté amérindienne de Kourou, je sollicite
et fait appel à la conscience politique de la municipalité
de Kourou, du maire et de son conseil municipal, sur la responsabilité
de leur décision prise qui détruit unilatéralement
le village, la communauté et son organisation sociale. En tant que Chef Coutumier,
il est également de ma responsabilité de défendre
et d'empêcher l'autodestruction irréversible de ma communauté,
c'est pourquoi, je vous demande instamment d'apporter la solution maintes
fois proposées et de résoudre, une bonne fois pour toute,
le litige foncier. Nous nous opposons à la destruction de notre
communauté, de notre village et à la disparition de notre
organisation sociale qui ont toujours préservé notre dignité
humaine. Notre souhait, de vivre en harmonie au sein d'une société
plurielle, doit être respecté comme la place et l'expression
de nos peuples autochtones sans subir d'influence politique politicienne.
Nous rappelons à
la commune de Kourou que la communauté s'est établit bien
avant qu'elle redevienne propriétaire de la zone du village. Par
conséquent, seule une décision politique forte uniquement
de sa compétence, permettra de régler le statut foncier
de la zone communautaire, reconnue et établit de longue date, en
accord avec nos droits territoriaux, si propriété devait
être établit qu'elle soit collective et non individuelle.
De même, il devient
urgent de modifier les lois qui régissent les communes pour permettre
la prise en compte des droits des peuples autochtones et de son organisation
sociale, ainsi d'inclure une plate-forme d'expression pour faire valoir
les aspirations et les besoins spécifiques.
1.
Nous demandons à la commune et à l'ensemble du Conseil municipal
de Kourou, de reconnaître officiellement notre village et notre
organisation sociale (l'autorité coutumière et les associations
mandatée) ainsi que la zone du village en propriété
collective en accords aux aspirations déjà formulées
concernant le statut foncier.
2.
Nous demandons également, d'une manière urgente, d'inclure
dans la zone collective, les 14 emplacements spoliés à la
communauté et vendus à la SIMKO.
3.
Lassés de supporter les actes négatifs de l'association
TALIKO et en particulier de son président M. Roger FRANCOIS, nous
déclarons que cette association n'a jamais eu de mandat pour défendre
nos intérêts ni pour assurer la gestion des biens ni pour
régler le litige foncier. C'est pourquoi, la commune de Kourou
et l'ensemble de son conseil municipal doivent prendre en compte l'association
T'LEUYU mandatée à ce jour (décret foncier)
sous l'égide du chef et de son conseil coutumier.
4.
Nous rappelons que nous ne sommes pas opposés à la construction
des logements et de la réhabilitation des habitats insalubres du
village amérindien de Kourou pour l'ensemble des familles en situation
précaire dont les bénéficiaires ont été
désignés par décision communautaire. Les dossiers
des familles, déjà traités et dont les aides sont
accordés, seront maintenus au regard du respect des familles.
Par
ailleurs, je lance un appel à l'ensemble des forces vives de Guyane,
des autorités coutumières autochtones et Noirs-Marronnes,
des collectivités territoriales, des communes du littoral et de
l'intérieur, du représentant de l'Etat en Guyane, du gouvernement
français, du Premier Ministre et du Président de la République,
à empêcher l'action communale et à soutenir nos aspirations,
nos revendications et notre désir de continuer à exister
en tant que peuple autochtone afin d'apporter et de contribuer plus fortement
à l'essor de notre société.
Au nom de ma communauté, veuillez agréer, Monsieur Le Maire,
l'assurance de notre entière confiance pour la garantie des droits
territoriaux de nos peuples sur le territoire communal en tant que premier
magistrat de la commune de Kourou.
Copies
à : Le directeur de la Simko,
le Préfet de la Région Guyane,
les Présidents des collectivités territoriales,
les Maires des municipalités de Guyane,
les Chefs coutumiers autochtones de Guyane,
le gouvernement,
le Premier Ministre,
le Président de la République
et les médias de Guyane et de France.
Le Chef Coutumier Jean-Aubéric CHARLES
CONSEIL COUTUMIER DE KOUROU
Village Amérindien - 97310 KOUROU