En
juin 2002, sous prétexte de vouloir réformer la Loi indienne,
Robert Nault,
ministre des Affaires indiennes et du développement nordique, a
présenté
au parlement dOttawa le projet de loi de Gouvernance des Premières
Nations (FNGA ou Bill C7, anciennement C61). Ce texte, apparemment
anodin mais dont les implications violent les droits issus des traités
et les droits inhérents des peuples autochtones, a rencontré
immédiatement
une très vive opposition de la part des communautés amérindiennes..
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The Hon. Robert D. Nault
Minister, Indian and Northern Affairs
Hull, Québec K1A 0H4
Lobligation
des codes juridiques FNGA impose aux Conseils
de bande délaborer des séries de règlements
ou codes dans les trois domaines suivants :les élections, la gestion
financière, ladministration. Les Premières Nations
ont dénoncé ces mesures en avançant les arguments
suivants :
1) Beaucoup de bandes ne possèdent pas les ressources humaines
et financières pour élaborer de tels codes.
2) Si les Conseils de bande ne développent pas ces codes dans un
délai de deux ans, un code universel, prédéfini par
le ministre des Affaires indiennes et du Nord canadien (Inac),
sera imposé par défaut quelle que soit la bande concernée,
au mépris de la diversité.
Conférence de Grand Chief Margaret Swan au CSIA fin février.
Photo Frank Pineiro
LES
DOMAINES COUVERTS PAR LA FNGA
La capacité juridique
Lélection des chefs
et la responsabilité
politique,
Les
structures de gouvernance, les pouvoirs et les autorités,
La
gestion financière,
la reddition des comptes.
3) Ces codes
veulent imposer des pratiques démocratiques (majorité au
lieu de
consensus, scrutin secret au lieu dadhésion publique, hérédité,
etc.) qui ne
reconnaissent pas les traditions politiques des Premières Nations.
4) Pour toutes les bandes comptant moins de 500 membres, ces codes sont
impossibles à mettre en place et les représentants indiens
recommandent de
privilégier la simplicité sans sacrifier lefficacité.
Le
prétexte: une meilleure gouvernance La nouvelle loi est censée
améliorer, entre autres, la transparence et la responsabilité
de la gestion financière par les Conseils de bande, afin de favoriser
une bonne gouvernance. Ovide Mercredi (ancien
chef de lAFN) a dénoncé cette tentative déguisée
dimposer la publication des comptes, alors que les gouvernements
provinciaux et municipaux sont dispensés de cette charge, que les
communautés transmettent déjà un nombre de rapports
considérable à lInac et que seulement 5% dentre
elles ont des difficultés pour la reddition de leurs comptes. Cette
mesure accroîtrait la responsabilité des Premières
Nations tout en diminuant celle dOttawa. Paradoxalement, en paraissant
accorder un certain nombre de pouvoirs aux Premières Nations, Ottawa
les restreint car FNGA rogne en réalité les droits des traités
et les droits inhérents des communautés autochtones. Cette
loi trahit
une volonté de transformer les bandes en municipalités,
en les assimilant à léconomie du Canada et à
son organisation sociale dominante.
Délégation
de pouvoirs
et municipalisation Cette loi accorderait les
pouvoirs juridictionnels de nimporte quelle collectivité
locale canadienne aux Conseils de bande, qui seraient alors assujettis
parallèlement à la Loi indienne et à la loi parlementaire. Leur pouvoir de légiférer
se restreindrait ainsi à des domaines tels que les nuisances publiques,
la voirie, la gestion des ordures ménagères, la prohibition
de lalcool !! Ces pouvoirs locaux, ceux dune délégation,
ni plus ni moins, représentent très peu de choses en comparaison
de lautorité croissante des provinces ou dOttawa et
ne laisseraient les bandes gérer au niveau local que leur pauvreté
chronique, qui est le fait de la politique dOttawa. Alors que le
vrai problème,
totalement occulté, concerne lindépendance économique,
que les Premières Nations ne conçoivent quà
travers la reconnaissance de leur droits, territoriaux ou issus de traités. Chief Mc Pherson, chef
couchiching, qualifie ce projet de loi de « tentative de
transformer les bandes en municipalités ».
La
capacité juridique, un cadeau empoisonné? Paradoxalement, un des
aspects les plus pervers et régressifs de cette loi vient des dispositions
juridiques qui donneraient aux Premières Nations, selon Robert
Nault, la possibilité de se développer économiquement
et de sortir du marasme. La loi prévoit en effet de leur accorder
le statut de personne morale (natural person). Cette capacité
légale et juridique permettrait aux bandes de contracter avec des
tiers, dhypothéquer leur terres, de créer des joint
venture avec des compagnies, mais les analystes nont pas manqué
dobserver quelle aurait pour corollaire léradication
de la souveraineté et de limmunité tribales. Les juges
canadiens
appliquant la Common Law semblent navoir pas toujours perçu
la spécificité des
Premières Nations, auxquelles la Legal Capacity pourraient
réserver de mauvaises
surprises. Les Premières Nations veulent voir leur droit à
lautodétermination affirmé et reconnu, avant de sengager
dans des voies économiques équitables et durables pour lesquelles
elles auraient sciemment optées.
Pouvoirs
de police La loi prévoit la
désignation dun agent de bande qui aurait des pouvoirs dinspection,de
saisie et de perquisition auprès des membres des communautés.
Si une telle loi la concernait, la société canadienne ne
tolèrerait pas cette violation de ses droits fondamentaux. Le projet
ne peut subir aucune modification qui permettrait dinstaurer un
système de justice adapté aux Premières Nations.
Des
consultations formelles et largement boycottées
SEPT
PROJETS DE LOI
Au-delà de la loi sur la gouvernance, cest par
sept projets de loi actuels, reprenant la doctrine du «Livre
blanc» de 1969, quOttawa tente de régler
le problème indien.
Les principaux sont :
Bill
C6 Specific
Claim Resolution Act
Bill C7 (anciennement
C61) First Nations Governance Act
Bill
C19 Fiscal and Statistical Management Act
Bill C31 Comprehensive
Claims
LInac
affirme que FNGA a été introduite à la demande des
Premières Nations. Si
celles-ci appellent réellement de tous leurs vux certains
changements, on ne peut
imaginer par quel détour lInac a conclu quelles voulaient
amender leur propre loi
dans ce sens. LIndian Act
date de 1876 et la nouvelle loi remplacerait la majorité de ses
dispositions. Robert Nault argue que les Premières Nations ont
participé à ce projet de loi lors de sa phase initiale en
2001, au cours de sessions de consultation qui se
sont tenues à travers toute la fédération. Ces pseudo-consultations
ont été en fait
unanimement dénoncées par les chefs, qui ont invité
les Indiens à les boycotter. Au
cours de certains meetings, le nombre de personnes appartenant à
lInac dépassait
celui des autres participants. Les données collectées ont
donc peu de valeur statistique car elles ne sont pas représentatives. La méthodologie
adoptée a même prêté à rire puisquil
a été fait usage dInternet et de numéros verts
pour contacter des populations isolées en milieu rural, lesquelles
nont pas accès à de telles infrastructures (la
moitié des réserves du Manitoba nont pas Internet).
Ces consultations ont dû toucher assez peu dautochtones mais
plutôt un fort contingent de personnes ayant intérêt
à voir le système colonial paternaliste se perpétuer
: experts et juristes gouvernementaux,
infirmières, missionnaires, professeurs, administrateurs. Dès
lété 2001, lattitude
majoritaire en terre indienne était celle de lindifférence
ou de lopposition à ces consultations.
FNGA
ignore les vrais problèmes Pour Matthew Coon Come,
cette loi ne va pas aider à construire un seul logement chez les
Indiens ou prévenir un seul suicide. Les racines des problèmes
y sont volontairement éludées, alors que la réalité
des communautés amérindiennes, qui font face au chômage,
à la spoliation de leur territoire et de leurs richesses, au désespoir,
à lalcoolisme et au suicide, appellerait des actions urgentes.
Matthew Coon Come (à droite) et Matthieu Bernard du CSIA à
la Maison de lAmérique latine le 10 avril dernier à
Paris.
Photo Frank Pineiro
La
récurrence du « Livre blanc » de 1969 En fait, à travers
ce projet soit disant nouveau, les Indiens ont reconnu latavisme
du White Book, loi que Jean Chrétien, ministre des affaires
indiennes sous le gouvernement Trudeau, avait essayé de faire adopter
en 1969 et qui fut retirée en 1971, sur demande des Premières
Nations. Cette loi, qui prétendait
permettre aux communautés indiennes de sortir de la
pauvreté et de lisolement, avait été perçue
comme une tentative de «régler» le problème
indien par une politique dassimilation. Elle prévoyait dabroger
le titre aborigène et les droits autochtones et de mettre un terme
à la relation historique de Nation à Nation, consacrée
par les traités. Ce projet législatif na manifestement
jamais été réellement abandonné. Pour établir leur
autodétermination et résoudre la question de la gouvernance,
les juristes indiens se réfèrent à certains textes
de loi. Bill C-61 ignore volontairement ou contrevient à
beaucoup de ces dispositions:
Larticle
35 de la constitution canadienne de 1982, statue que « les
droits aborigènes et issus des traités des peuples autochtones
du Canada sont reconnus et affirmés », ce qui «
implique la souveraineté et lautodétermination»
pour chef Jamieson, représentant des Six Nations of the Grand
River, la plus grande réserve du Canada.
Larticle
2 de la constitution garantit le droit inhérent à lautogouvernance.
Le droit à lautodétermination ne relève donc
pas de la sphère législative mais de la constitution canadienne.
C-61 suggère que le droit à lautodétermination
nest pas acquis mais doit être négocié et
accordé.
Le rapport
Penner, de 1983, sur lautodétermination indienne.
Le rapport
de la Commission royale sur les Peuples indigènes de 1996 : ses
conclusions, rendues aux Commons, laissaient espérer quune
nouvelle ère commençait pour les Indiens et que respect
et coopération caractériseraient leur nouvelle relation
avec Ottawa.
Certaines
décisions de justice faisant jurisprudence, comme Delgamuukw,
Marshall, Sparow et Campbell, où la cour suprême du Canada
statue en faveur du droit des Amérindiens.
La
réaction politique des Premières Nations
RAPPEL
HISTORIQUE ET CADRE JURIDIQUE
1876 Vote de lIndian Act, qui connaîtra
plusieurs amendements. 1969 Publication du Livre blanc de la politique indienne
par Jean Chrétien, alors ministre
des Affaires indiennes sous le gouvernement
Trudeau.Véritable pamphlet de la politique
fédérale dassimilation, il a inspiré
une loi qui sera retirée dès 1971, suite aux
protestations des Premières Nations. 1983 Parution du rapport Pennert. 1996 Rapport de la Commission Royale sur
les peuples autochtones, qui reconnaît les erreurs
des politiques historiques et prône la réconciliation
interculturelle et lamélioration des conditions
de vie des Premières Nations. Mars 2001 Début des consultations sur le projet
de loi, au sein des communautés de chaque province. 23 mai 2002 Manifestation à Ottawa contre FNGA. Juin 2002 Le projet de loi C-61 (FNGA) est déposé
au Parlement. 9 oct. 2002 Première lecture du projet de loi
au Parlement canadien Bill C7 (anciennement C-61) 10-12 déc. 2002 À Ottawa, la résolution
de lAFN 35/2002 rappelle lopposition unanime des
Premières Nations au projet de loi sur la gouvernance. Déc. 2002 Conférence de presse à
Ottawa de Chief
Matthew Coon Come, Chief Roberta Jamieson
et Grand Chief Margaret Swan, qui réaffirment
la permanence des droits inhérents. 17 février /28 mars 2003 Auditions du Comité
permanent à travers la fédération Road
Show du Parti Libéral pour promouvoir ce projet de
loi. Avril 2003 Rapport du comité parlementaire
et proposition damendement avant deuxième lecture.
Les
chefs des Premières Nations considèrent tous les recours
possibles pour faire entendre leur voix et faire abroger cette loi. Dans les grandes villes
canadiennes comme Ottawa, Toronto, Winnipeg ou Kenora, des milliers dIndiens
ont manifesté contre FNGA. Grand Chief Margaret Swan (de lorganisation
des Chefs du Sud du Manitoba) appelle à la désobéissance
civile et à laction politique non violente, comme lors de
la crise dOka en 1990. Les Premières Nations
ne sont pas isolées car ce projet de loi est aussi dénoncé
par lÉglise, des associations davocats canadiens et
des professeurs de droit. Au niveau international, depuis lautomne
2002, les chefs ont multiplié les actions de communication et de
lobbying à létranger, profitant de la tenue de chaque
forum international pour dénoncer la politique dassimilation
régressive du gouvernement dOttawa à
légard des autochtones. Cest ainsi que Chief
Arthur Manuel, de lUnion of British Columbia Indian Chiefs,
était au Parlement européen en octobre. Matthew Coon Come,
chef de lAFN, a fait un discours très véhément
à ladresse
dOttawa lors de la dernière session du groupe de travail
sur le projet de déclaration des Peuples Autochtones, au Nations
Unies à Genève, en décembre dernier. En février
2003, avec le concours du CSIA et de GFBV (ONG allemande pour les peuples
en danger), la Southern Chiefs Organization, représentant
les Anishenabbe (Ojibway) du Manitoba, effectuait une mission à
Bruxelles, Paris, Bern et Genève pour rencontrer
des diplomates, des journalistes et des ONG. Un rendez-vous a notamment
eu lieu à Genève à lONU avec le Haut-Commissaire
aux Droits de lHomme. En ce moment même,
les réunions du Comité Permanent des affaires autochtones,
censé élaborer les amendements de ce projet de loi, se tiennent
dans des conditions obscures et antidémocratiques: réunions
à huis clos, débats inhibés, menaces et exclusion
des voix dissidentes, etc. Est-il utile de préciser que ce comité,
qui na dautochtone que
le nom, est malheureusement noyauté par les hommes de Chrétien
et le parti libéral? Les Premières Nations
se préparent déjà à intenter des poursuites
et la fédération des nations indiennes du Saskatchewan
a déposé une revendication fondée sur la violation
anticipée des droits issus des traités. Grand Chief Margaret Swan
a, quant à elle, évoqué la possibilité den
référer à la Cour internationale de justice. Dautre
part, un recours auprès de la Commission interaméricaine
des droits de lhomme de
lOrganisation des États américains, qui a déjà
permis aux Shoshone de faire valoir leurs droits, pourrait être
envisagé.
Une
politique fédérale déjà décriée
par les instances internationales La politique autochtone
dOttawa fait pourtant déjà lobjet de critiques
au sein des instances de lONU. En août 2002, le rapport
du Comité pour lélimination du racisme (Cerd)
épinglait le Canada pour son traitement de la question autochtone.
À lONU, le Comité des Droits de lHomme en 1999
et la Commission des droits économiques, sociaux et culturels en
1998 ont exprimé leur préoccupation en constatant que le
Canada nappliquait pas les recommandations de la Commission Royale.
Ces organes juridiques ont établi que la marginalisation socio-économique
des Premières Nations est directement liée à la spoliation
de leurs terres et de leurs ressources. En 1996 pourtant, les conclusions
du rapport de la Commission Royale laissaient espérer quune
nouvelle ère commençait et que le Canada, reconnaissant
les injustices et les erreurs de son histoire coloniale, était
prêt pour la réconciliation interculturelle et laffirmation
des droits autochtones. Lamertume et la rage
nen sont que plus sensibles du côté des Amérindiens,
qui se sentent plus que jamais trompés.
Lexique AFN
Assembly of First Nations,
lAssemblée des Premières Nations SCO
Southern Chief Organization, Canada
Organisation des Chefs du Manitoba CAP
Congress of Aboriginal People,
Congrès des peuples autochtones. INAC
Indigenous and Northern Affairs, Canada
En français, DAIDN (Département des Affaires
indiennes et du développement du Nord) FNGA
First Nations Governance Act, Canada
La loi de gouvernance
des Premières Nations SCAA
Standing Comitee on Aboriginal Affairs,
Canada. Comité permanent
des affaires autochtones