« En
Guyane, 90% des terres appartiennent à l’État. » Cette
ancienne rengaine est régulièrement
assortie d’une revendication qui mérite d’être
soigneusement pesée : la restitution du foncier
de l’État aux collectivités locales remet en cause,
radicalement, les droits collectifs détenus
par les Communautés traditionnelles de Guyane. Sur ce sujet comme
sur bien d’autres, le projet
d’accord sur l’avenir de la Guyane laisse trop de questions
sans réponse, à tel point qu’il est permis
de s’interroger sur sa sincérité.
Le
statut du foncier en Guyane oblige
actuellement les assemblées locales, sur la
base d’un projet de construction, d’aménagement
ou d’équipement, à adresser
préalablement à l’État une demande de
cession gratuite de ses terrains. L’État
prélève alors, sur son domaine privé, les
parcelles nécessaires aux besoins de l’action
publique des communes, du département
ou de la Région. Le domaine
foncier des collectivités bénéficiaires s’accroissant
régulièrement d’année en année,
aux dépens du domaine de l’État, le
chiffre de 90 % ne reflète certainement pas
la situation de la Guyane côtière, mais
plutôt celle d’une Guyane « de l’intérieur »
où les collectivités n’ont guère de projets.
Quant aux difficultés bien réelles des
agriculteurs, et autres particuliers,à acquérir de la terre, on voit mal ce que la
restitution changerait à leur problème :
les services administratifs communaux n’ont
jamais donné preuve d’une meilleure efficacité que
ceux de l’État.
Une
menace sur les droits
collectifs des populations
traditionnelles Les communautés
des Amérindiens et
des Noirs marrons ont de bonnes raisons
de s’inquiéter de cette disposition prévue
dans l’avant-projet d’accord sur l’avenir
de la Guyane : la cession du foncier aux
collectivités locales rendrait en effet caduque
l’application du principe du droit
d’usage et de la propriété collective -
associative – à ces communautés (décret
de 1987), l’État n’ayant plus la maîtrise
de la terre. La possibilité avancée, pour la
future Collectivité de Guyane, de recourir
en remplacement à d’éventuelles « lois
de pays » n’est nullement satisfaisante : on
imagine mal les élus locaux de Guyane
reconduire un dispositif qu’ils n’ont jamais
admis et auquel ils ont presque toujours
fait obstacle. La cession du foncier conduirait à
une régression du droit, et par là même à une
aggravation de la précarité des sociétés
traditionnelles. L’abolition
de fait de la propriété collective, qui
constitue la base de notre organisation
sociale, n’est pas autre chose qu’un attentat
contre notre avenir. Et il n’est pas
acceptable que notre avenir dépende de
la seule volonté politique d’une assemblée
locale : il y a fort à craindre que celle ci
sera vite débordée par les enjeux d’une
question qui dépasse très largement ses
compétences, dans ce domaine pour
lequel ses représentants n’ont qu’une très
maigre expérience.
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Guyane
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La
Guyane du Sud en péril L’interrogation pèse également
sur l’arrêté préfectoral protégeant
l’espace
de vie des sociétés amérindiennes du sud de la
Guyane. D’après l’arrêté de 1977, les
visiteurs qui souhaitent se rendre au sud
de la ligne Maripasoula-Camopi doivent,
en principe, être munis d’une autorisation
préfectorale. Ce souci de préserver
les sociétés autochtones, on ne le retrouve
jamais dans les discours des élus
locaux, qui parlent seulement de désenclavement
et de développement. Une fois
les voies tracées et les portes ouvertes, on
imagine comme tout peut aller vite. Dans
ces espaces que l’administration n’a pas
encore structurés, nul doute que, pendant
longtemps, le désordre précédera
l’ordre. Le caractère fragile et spécifique
du mode de vie des sociétés traditionnelles
exige une perspicacité et un discernement
dont les politiques n’ont pas
souvent fait preuve. L’obstination de certains élus à « prendre possession » de
la Guyane du Sud donne à réfléchir : ceux-là même
ne se lassent pas de rappeler de quelle façon illégitime
cette terre fut acquise jadis par l’État français. N’y
a-t-il pas une contradiction à dénoncer le vol
et, en même temps, à inciter au recel ? La question du statut et de l’autonomie
de la Guyane ressemble beaucoup à une
querelle d’influence entre les élus locaux
et l’État : on se dispute le pouvoir l’administration
mais on n’a toujours pas énoncé le projet qui améliorera
le sort des gens
de Guyane. Nous ne devons pas donner de chèque
en
blanc aux élus du Congrès qui, malgré les
sollicitations, font silence sur la question
de nos droits fonciers collectifs. Solidairement,
nous devons exiger des garanties,
faute de quoi les vertus annoncées d’une
future administration décentralisée ne
serviront, une fois encore, qu’à conforter
les avantages de la société dominante.
Brigitte
Wyngaarde, Chef coutumier,
association
Villages de Guyane
Paru dans Oka. Mag’ n° 19,
avril 2003
I L Y A P L U S D E
V I L L A G E A M É R I N D I E N À K O U R O
U
Dans
la ville spatiale, un seul mot d’ordre à cohésion
sociale et pourtant, le droit d’antériorité de
pauvres amérindiens
est bafoué. Où est donc la reconnaissance de la pluriethnicité de
cette belle Guyane.
Les
grands médias de Cayenne ont fait peu
de cas de l’événement. Le démantèlement
du village amérindien de Kourou est pourtant
un fait marquant dans l’histoire des
sociétés de Guyane. Les élus de la municipalité ont
en effet choisi de transformer le petit village en cité urbaine.
Pour faire droit aux candidats à la propriété individuelle,
ils ont invité les partisans de la vie communautaire à
décamper : les deux hectares seront
irrémédiablement mis en parcelles.
On peut admettre le fait que l’évolution
progressive des mentalités, au sein de
n’importe quelle communauté, conduiseà des
adaptations de l’ordre
social. Mais la mutation décidée à Kourou est d’une
toute autre nature : elle est l’aboutissement
d’un projet autoritaire, qui ne fait placeà aucune
alternative ni aucun compromis. Au terme de quinze années d’une
querelle savamment réglée, la commune de
Kourou, reniant ses propres origines amérindiennes,
a décidé de faire disparaître de
son territoire la dernière structure communautaire.
Il s’agit d’un attentat à notre culture, commis sous
la forme d’une décision
d’urbanisme. On ne nous trompera
pas sur la sincérité du soutien de nombreux
villageois à la politique municipale :
le maire, qui détient le monopole de la
décision en matière de programmes
d’aide sociale à l’habitat, dispose évidemment
d’un moyen très puissant pour les
convaincre de renoncer à leur village : ceux
qui y resteraient attachés seraient exclus.
On ne nous trompera pas davantage sur
l’origine de ces soi-disant conflits internes
au village, qui découlent en fait d’intrigues
réglées et soigneusement entretenues. La mise en parcelles
des terres amérindiennes
est une idée fixe pour la plupart des
maires de Guyane, qui considèrent la règle
coutumière et la cohésion communautaire
comme un obstacle à leur prépondérance.
Cependant, cette mise en parcelles voue
nos sociétés, longtemps paupérisées et
fragilisées, à une rapide désagrégation : au
sein de nos communautés, elle autorise et
facilite la remise en cause du Chef coutumier, de la règle traditionnelle
et la rupture du
pacte relationnel qui nous est propre ; elle
ouvre la porte aux intrusions, à la spéculation
foncière et à la paupérisation; elle refuse à
nos enfants les vertus de la vie au village,
elle remplace l’ordre par le désordre. La
première colonisation, qui a débuté il
y a quatre cents ans, nous a repoussés et
exclus. Mais jamais, autant qu’aujourd’hui,
notre organisation sociale n’avait été remise
en question. Le fait est là : la mise en
pièces de nos villages par la violence
administrative représente une contribution
majeure à la dissolution des sociétés
amérindiennes de Guyane.
Encore
une fois, il faut dénoncer l’hypocrisie
de ces élus qui, dans leurs déclarations
officielles, prétendent valoriser une
Guyane «pluriculturelle» mais dont l’administration
quotidienne reflète exclusivement
les préoccupations d’un groupe
social dominant, au détriment des nombreuses
autres sociétés de Guyane. Où est
la pluralité lorsque, pour conforter l’hégémonie
d’un seul modèle social, on
s’autorise à assimiler les autres ? Et l’on
voit ces élus, qui démantèlent nos villages,
se rendre à Paris pour revendiquer un statut
conforme à l’histoire et à la géographie
de leur pays.
Les
gens de Guyane devraient tous refuser
ces manœuvres indignes et dangereuses.
Car si personne, au bout du compte, ne
profite de la ruine de notre héritage, il est
imprudent d’embarrasser l’histoire de
notre pays avec un nouveau contentieux
qui sera bien difficile à solder.
Brigitte Wyngaarde, Chef coutumier,
association
Villages de Guyane.