Le
projet d'un vaste parc national au sud de la Guyane, conçu
en 1992 après la conférence de Rio, a vu ses objectifs
premiers de protection du milieu naturel et des modes de vie qu'il
abrite progressivement détournés en perspectives économiques,
fondées sur le développement d'un "écotourisme"prometteur.
Dans un département français où on laisse
trop souvent la loi du plus fort l'emporter sur celles de la République,
les chances de présever les intérêts des populations
autochtones apparaissent de plus en plus fragiles et exigent une
mobilisation d'urgence massive.
Le
bilan rapide(1), à chaud, que je puisse faire aujourd'hui de
la situation de la seule forêt tropicale qui soit administrée
par un Etat du Nord dit « développé », celle
de Guyane française - 95% de la surface totale de ce département
d'outre-mer - et du sort des populations qui y vivent traditionnellement
(Amérindiens et Bushinenge) est alarmant, même s'il existe
quelques points positifs. D'une façon générale,
le maître mot reste, là-bas comme ici, « développement »,
un « développement » qui n'est toujours conçu
- selon des conceptions strictement occidentales - qu'en terme d'accroissement
des revenus et de très hypothétiques « améliorations » matérielles
des conditions de vie. Un séjour
de trois semaines dans la commune de Camopi, en juillet 2003, et les
entretiens que j'ai pu avoir à Cayenne avec des personnes
et organismes intéressés - à quelque titre que ce
soit (2) - par le sort de la forêt et des gens qui l'habitent,
m'amènent à confirmer
ce que j'écris depuis de longues années. Presque 35 ans
(1969) de transformation des communautés amérindiennes
en communes « françaises » (Camopi et Maripasoula
pour ce qui concerne l'intérieur du département) n'ont
en rien « amélioré » la qualité de vie
des populations. La «francisation » tous azimuts des « gens
des communes », ou des « gens du fleuve » (3) a eu
et continue d'avoir pour effets une dégradation accélérée
du cadre et des modes de vie traditionnels, une perte des valeurs écologiques
et humaines qui les fondent, sans notable contrepartie positive. À moins
que l'on ne considère comme absolument positive l'introduction
de la télévision et de la civilisation du plastique et
du gadget... c'est-à-dire d'idées et de matières
difficilement, très difficilement, biodégradables. En 1992, à la suite de la Conférence
de Rio, un projet de parc national a vu le jour qui devait intéresser
le tiers sud du département, une zone presque entièrement
peuplée
par des populations dont l'économie était - et reste essentiellement
mais pour combien de temps encore ? - basée sur l'agriculture sur
brûlis, la chasse, la pêche et la collecte.
Sous la pression des élus locaux et des entrepreneurs de toutes
natures, le projet initial s'est vu progressivement détourné,
et aux objectifs écologiques du départ se sont substituées
des préoccupations essentiellement économiques que justifie
mal le recours au concept, omniprésent dans le discours, de « développement
durable » (4).
Sous
couvert de "développement durable"...
La
Mission d'Étude pour la Création du Parc de Guyane,
dont l'activité est restée en sommeil pendant presque quatre
ans, a été récemment relancée sur la base
d'une étude et d'un rapport réalisés à la
demande de l'actuel gouvernement par le député du Var Jean-Pierre
Giran (5). Il s'agit d'actualiser la législation de 1960 sur
les parcs nationaux dans des termes qui peuvent inquiéter, puisqu'à côté de
la «protection patrimoniale », les parcs sont désorrüais
conçus comme « devant diffuser un message [...] de développement
durable au plan national et international ». Ce « développement
durable » - l'expression est présente à toutes les
pages - est essentiellement conçu comme mise en place d'un écotourisme
qui se défend mal d'être aussi - sous couvert d'une soi
disant « valorisation » des cultures autochtones (6) - un
ethno-tourisme. Depuis longtemps, « allier tradition et évolution » se
résume pour beaucoup de « développeurs » à faire
des Amérindiens des producteurs d'un artisanat tape-à-l'oeil
et les acteurs passifs d'une entreprise de commercialisation d'une certaine
image folldorique - dans le mauvais sens du mot - d'eux-mêmes.
Une situation que l'on connaît bien, déjà, en Amérique
du Nord. Je cite le Rapport Giran : « Les « portes » et
les « maisons » du parc en zone périphérique,
n'ouvrent-elles pas, pour beaucoup de communes, les chemins du tourisme
(je souligne), du développement et de l'emploi ? » (p.10)
; « II
faut que les populations aient, du parc, une image
utile au développement de leur territoire » (p.11). Le développement
peut-il être conçu et réalisé autrement
que comme une réelle « amélioration » des conditions
de vie dans le respect de l'environnement ? Alcoolisme, drogue, violence,
dépendances - avec les effets psychologiques que cela implique
perte des référents culturels, dégradation des paysages,
sont aujourd'hui, dans l'intérieur guyanais, les seuls effets
de ce développement dit « mise en valeur » (7), ou
encore « aménagement
du territoire » qui, en Guyane, s'appelle aussi « francisation ».
Les profits, strictement financiers, de toutes les entreprises qui en
sont l'expression, sont pour les agents de ce « progrès » qui
ne bénéficie en rien, il faut le dire, aux populations
locales. Le premier rapport
d'étape de la Mission Parc (8), suite à une
réunion tenue le 25 mars 2003, révèle clairement
les désirs des élus locaux, de plus en plus impliqués
- conformément aux voeux qu'ils expriment et agréés
par le Rapport Giran - dans le projet de Parc. Par exemple, le représentant
du Conseil régional déclare : « La région
Guyane est donc favorable au projet dans la mesure où celui-ci
s'ouvre au développement durable » (p.4). Un autre intervenant,
membre de la Mission Parc, précise: « En matière
de tourisme, le sud guyanais est aussi porteur d'un très vif attrait
que la mission s'est efforcée de conforter grâce à des
aides techniques ou financières » (p.7).
Offensive
contre l'arrêté protecteur de 1970
Faut-il
rappeler qu'en 1970, c'est surtout pour éviter un tourisme
sauvage, dont les méfaits furent dénoncés par les
médecins comme par les scientifiques, qu'un arrêté préfectoral
soumit l'accès au sud d'une ligne Camopi-Elahe (9)-zone essentiellement
peuplée d'Amérindiens - à l'obtention d'une autorisation
préfectorale? Si cette mesure salutaire est encore en vigueur,
le début de l'année 2003 a été marqué par
une offensive
sans précédent, menée par
Léon Bertrand, le Ministre du tourisme lui même - un Guyanais, ça
n'est évidemment pas un hasard - contre le maintien de cet arrêté qui « n'apparaît
plus avoir de valeur juridique en ce sens qu'il va à l'encontre
des dispositions légales garantissant la libre circulation des
biens et des personnes sur l'ensemble du territoire français et,
depuis "Shengen", sur l'ensemble du territoire européen » (10).
La pression des officiels, au plus haut niveau, rejoint les intérêts
des compagnies minières et des agences de tourisme, premières à souhaiter
l'abrogation de l'arrêté de 1970, puisque L. Bertrand ajoute
dans la même lettre : « En effet, il s'avère que certains
villages de l'arrière pays souhaitent une ouverture vers le tourisme à condition
de pouvoir gérer eux-mêmes aussi bien le lieu d'accueil
(en dehors de la commune (11)) que le flux des touristes.» Les représentants des communautés amérindiennes
de Guyane ont clairement exprimé leur position par rapport à l'éventualité d'une
abrogation de l'arrêté de 1970 et au tourisme qui en résulterait
immédiatement. Dans le journal France-Guyane du 24 août
2003, par exemple, Ti'iwan Maurel, Indienne Teko (Émérillon),
adjointe à la mairie de Maripasoula, déléguée
au pays indien, déclare : « Personnellement, je ne suis
pas contre le tourisme, mais si l'arrêté préfectoral
saute, j'ai bien peur que le lendemain il y ait beaucoup de monde qui
arrive et fasse n'importe quoi. » James Panapuy, lui aussi Teko, « relais » de
la Mission Parc à Camopi, va dans le même sens en disant
en substance : « Nous ne sommes pas formellement contre le tourisme,
mais il faut commencer par former des jeunes pour que nous gérions
nous-mêmes ce qui sera fait. Cela prend du temps et, en attendant,
il faut laisser l'arrêté en vigueur... » Si donc l'arrêté de
1970 est supprimé dans les mois, dans les années même,
qui viennent, ce sera contre l'avis (je souligne) des populations locales
qui en subiront toutes les conséquences.
A
qui profite l'orpaillage illégal
Par ailleurs,
si le rapport de la Mission Parc propose que « ...la
limite sud d'exploitation minière corresponde à la limite
nord du parc » (p.6), la situation actuelle est loin de répondre à ce
voeu, puisque le danger le plus immédiat pour les populations
autochtones est la prolifération des sites d'orpaillage illégaux.
Cinq affluents de la Camopi sont ainsi l'objet d'une exploitation abusive
- contraire à l'arrêté préfectoral de 1970
qui rend les eaux impropres à la pêche, et qui
est vecteur d'une pollution par le mercure dont on connaît
les effets catastrophiques sur des populations consommatrices de poisson,
comme le sont les Teko dont une grande partie ont leurs villages sur
les rives de ce fleuve. Là, on
est en pleine contradiction : d'un côté, les
autorités locales déclenchent de grandes opérations
dites « Anaconda » largement médiatisées (crique
Sikini, SaintÉlie) au cours desquelles la gendarmerie et
l'armée
détruisent l'infrastructure des sites d'orpaillage clandestins
; de l'autre, tout le monde sait que les matériels détruits
au cours de ces opérations sont rapidement remplacés et
que ces grands déploiements de force ne sont que des coups d'épée
dans l'eau. Pourquoi la légion, la gendarmerie n'interviennent-elles
pas? C'est l'une des grandes questions que se posent, avec colère,
les Amérindiens avec lesquels j'ai pu m'entretenir à Camopi
et la réponse est peut-être celle d'un gendarme de la commune
qui m'a dit simplement: « Ça nous dépasse. » La
légion, dit-on, aurait ordre de ne rien faire. Il est évident
que de gros intérêts sont en jeu et que l'arrêt de
l'orpaillage nuirait aux intérêts de gens haut placés.
Impliquer les populations en connaissance de cause
Avec
quelques 200 000 habitants (12) pour 84 000 km2, la Guyane ne connaît
pas de problème de surpopulation et les zones actuellement occupées
- la côte et les parties riveraines des plus grands cours d'eau
- surtout Maroni et Oyapok - offrent suffisamment de ressources pour
satisfaire les besoins des résidents. Il serait donc envisageable,
sans préjudice pour la population, et même pour le profit
de tous, dans et hors du département, de faire de ce territoire
un espace intégralement protégé, garantissant, non
seulement la préservation d'un biotope exceptionnellement riche,
mais aussi celle de modes de vie qui opposent un modèle alternatif
- fondé sur des valeurs écologiques et humaines qui ont
fait leurs preuves au cours de millénaires de cohabitation entre
les êtres humains et les milieux à une société consumériste,
mondialiste qui, sans tomber dans le catastrophisme, met en péril
toutes les formes de vie sur cette planète. Je reste persuadé que
la meilleure des solutions serait de faire une vaste réserve naturelle
nationale au Nord du département (13) - elle viendrait compléter
le Parc des Tumuc Humac créé récemment
au Brésil - et, en pays amérindien, au Sud donc, d'appliquer
les directives définies dans la Convention 169
de l'Organisation Internationale du Travail (OIT), c'est-à-dire
de reconnaître les droits des Amérindiens à vivre
autre chose que le modèle mercantile et culturellement appauvrissant
qu'on veut nous imposer à tous. Mais les chances pour qu'un gouvernement
comme celui de la France qui juge la reconnaissance du pluralisme culturel
comme « contraire à sa Constitution », au nom de la
République « une et indivisible » - ratifie cette
convention (14), sont si minces qu'on peut être conduit, dans l'urgence
et non sans regret, à adopter une position du moindre mal. Si
les populations sont effectivement impliquées, en pleine connaissance
de cause, dans le projet de Parc ; si des juristes spécialistes
du droit des peuples autochtones, des anthropologues, sont invités
aux débats et aux prises de décisions, on peut encore espérer
que le « Parc du Sud » soit un véritable outil de
protection des milieux et des cultures. Un nombre croissant
de jeunes Amérindiens - c'est sans doute le
trait le plus positif de l'évolution récente - prennent
conscience des enjeux réels de ce «développement » dont
ils mesurent les bénéfices mais aussi les effets nocifs,
et sont prêts à se battre pour préserver leurs « traditions »,
un mot de plus en plus présent dans le discours. Mais, dans tous
les cas de figure, il est des actions urgentes à mener, à l'appui
des revendications exprimées par les Amérindiens eux-mêmes:
maintien
de l'arrêté préfectoral de 1970, seul
cadre dans lequel les populations auront le temps d'acquérir
les moyens nécessaires pour n'être pas les victimes
mais les bénéficiaires d'un développement
- sous la forme d'un écotourisme peut-être mais
de multiples autres façons - réellement « durable » car
respectueux des gens et des lieux ;
répression
de l'orpaillage sauvage qui, au mépris
de toutes lois, détruit, tout particulièrement
par la pollution au mercure, les moyens de subsistance traditionnels
des populations résidentes et met en péril leur
santé physique et morale.
Eric
Navet, Institut dEthnologie/CRIA, Université Marc Bloch,
Strasbourg.
1.
Je me réserve, bien sûr, de détailler l'exposé des
faits et leur analyse dans un document plus complet et
plus argumenté [ retour au texte ] 2. En partuzdier les msponsables de la Mission
Parc. [ retour au texte ] 3. Cést ainsi qu'on appelle les Amérindiens et les
Bushinenge des communes de l intérieur, leur déniant
ainsi, de façon parfaitement ethnocidaire, toute spécificité culturelle,
toute identité.[ retour
au texte ] 4. Deux mou que les plus grands spécialistes, économistes
et anthropologues, jugent incompatibles.[ retour
au texte ] 5. Les Parcs nationaux : une référence
pour la France, une chance pour ses territoires. Rapport
au
Premier ministre, juin
2003.[ retour au texte ] 6 Ce qualificatif est employé dans
les textes. [ retour au texte ] 7. L'expression est juste si l'on
parle de valeurs boursières. [ retour
au texte ] 8. Compte-rendu du Comité de
Pilotage de la Mission pour la création du Parc
de la Guyane, réuni le mardi 25 mars
2003, Mission pour la Création du Parc de la Guyane. [ retour
au texte ] 9. Le bourg de Camopi est inclus
dans cette restriction, tandis que village wayana-tecko
(émerillon)
d'Elahe (Malipapan) est accessible aux touristes.
[ retour
au texte ] 10. Lettre du 20 mai 2003 adressée à plusieurs
membres du CSIA. [ retour au
texte ] 11. Il s'agit ici évidemment d'un
lapsus puisque tout le territoire concerné est
inclus dans l'une
ou l'autre commune de Maripasoula et
Camopi. [ retour au texte ] 12. Un chiffre forcément approximatif compte tenu
de l'immigration clandestine non chiffrable en provenance, essentiellement,
d'Haïti,
du Surinam et du Brésil. [ retour au texte ] 13. Cela éviterait l'envahissement,
hélas prévisible
et programmé, du Nord par les « développeurs » lorsque
le Sud sera « protégé » par
le
Parc. [ retour au texte ] 14. Comme l'a fait récemment le nouveau gouvernement brésilien [ retour au texte ]