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7 Juin 2003. Départ. Ça y est, on le réalise enfin ce voyage. Né d’une idée folle, un soir, lancée au hasard. Né de l’envie de partager entre amis des expériences vécues chacun de notre côté les années passées, les uns chez les Lakota, les autres chez les Diné, mieux connus sous le nom de Navajo. Retour en terrain connu pour saisir les changements, retrouver des amis laissés derrière nous… Se souvenir, aider aussi. Nous avons quelques dollars en poche pour les Diné, argent récolté grâce à vos dons, afin de les aider dans leur résistance quotidienne. Difficile mission qui repose sur nos épaules… L’argent, même s’il est issu de bonnes intentions, crée souvent des dissensions et des disputes une fois que l’on veut le distribuer sur place… Ce voyage, nous en avions souvent parlé, rêvé… Cette fois, l’avion décolle… Chez les Blackfire… 11 juin.
Notre périple commence par une visite aux Benally, à Flagstaff.
Entre deux tournées, entre deux interviews, les Blackfire nous
accueillent chez eux. Nous faisons la connaissance de leurs dix moutons
- que Clayson, Jeneda et Klee tondront devant nous - de leurs sept chevaux… C’est
un délice de les entendre répéter leur nouveau tube,
tout juste enregistré, et dont les paroles sont tirées
d’un poème de Woody Guthrie (2). Un projet vidéo au sein des communautés En dehors
de leur groupe Blackfire, chacun des enfants Benally a bien sûr ses propres occupations. Klee nous fait ainsi partager son
intérêt pour la vidéo et les reportages. Il a fondé en
2001 une association, l’Indigenous Action Media (IAM)(4), dont
le but est d’aider les communautés indigènes à s’exprimer
sur les questions de l’environnement, des droits de l’homme,
du racisme, de la spiritualité et tout autre thème lié à l’assimilation
et à la colonisation, via la vidéo et les médias.
IAM propose une formation pratique en documentaire vidéo ainsi
qu’une sensibilisation aux problématiques des médias
et de leur influence. En route pour Big Mountain… 13 juin. Nous devons aller au cœur de la réserve, de l’autre côté des barbelés, en terre officiellement hopi et pourtant majoritairement habitée par les Diné depuis des siècles. Nous devons retrouver Louise Benally, croisée il y a trois ans et dernièrement très touchée par les pressions des policiers hopi et du gouvernement fédéral. Klee nous dessine un plan ou, devrais-je dire, essaie de nous indiquer notre route là où la seule façon de se repérer est de compter les arbres puis le nombre de pneus de voiture empilés aux intersections des chemins… Ce plan restera dans les annales. Nous l’avons d’ailleurs gardé pour ceux d’entre vous qui souhaiteraient s’y aventurer…
Mines, charbon et uranium… Malgré l’heure tardive et la fatigue, Louise nous accueille à bras ouverts. On discute alors de ses différentes activités, de son travail au Service de santé indien, l’Indian Health Service, pour lequel elle recense les besoins en eau de onze communautés, dont Big Mountain. Elle prévoit également la construction de réservoirs d’eau et d’éoliennes. Depuis une dizaine d’années, la sécheresse s’impose véritablement et les pluies, la neige ne font plus partie que du souvenir. Les tempêtes ne sont plus que des tempêtes sèches, des tornades de sable. La dernière véritable averse remonte à il y a trois ans… Pourtant, comme elle nous le confiera lors de l’interview filmée que nous ferons d’elle quelques jours plus tard, lorsqu’elle était jeune, la végétation était très abondante. Il pleuvait souvent et Big Mountain était une région riche, un lieu d’échange, de commerce avec les différentes tribus voisines. Aujourd’hui, la végétation meurt, les troupeaux diminuent, Big Mountain est décidément un vrai désert, une « zone de sacrifice national » selon les termes de Louise. La cause ? L’assèchement de la nappe phréatique par l’exploitation intensive des mines de charbon de Kayenta et de Black Mesa, situées sur la réserve. Peabody Coal Company, qui possède ces mines, pompe 12 litres d’eau par minute afin de faire circuler le charbon, se souciant bien peu des conséquences sur la faune, la flore et les habitants.
Les San Francisco Peaks condamnés aux neiges éternelles ? Le
14 juin, nous assistons, invités par Louise, à une
réunion de la Diné Bidziil Coalition (6), à Flagstaff.
La question des monts San Francisco (voir Lettre
de Nitassinan n° 21)
y est abordée afin de trouver une méthode de résistance
au projet d’agrandissement de la station de ski qui défigure
déjà cette montagne sacrée. De la neige artificielle
y serait fabriquée en recyclant les eaux usées. Non seulement
cette nouvelle extension constitue une menace pour la montagne elle-même
et toutes les croyances et les pratiques religieuses qui y sont attachées,
mais en plus, recycler l’eau qui a été en contact
avec les déchets et les morts représente une violation
de tabous insupportable pour les Diné. Louise Benally explique,
lors de la réunion du Diné Bidziil, qu’elle a parcouru
les différentes communautés de la réserve afin de
leur faire signer une pétition qui a abouti à l’adoption
d’une résolution sur les sites sacrés et leur préservation.
Son intention est d’aller ensuite dans différentes tribus également
concernées par la profanation des monts San Francisco. Le monstre Uranium est de retour… L’autre thème de la réunion concerne l’uranium. Encore et toujours. Norman Brown, coordinateur du Diné Bidziil, veut se battre au niveau politique. Il y a dix ans, Peterson Zah, alors président de la Nation navajo, a déjà signé une résolution, qui n’a eu aucun impact sur la politique énergétique de leur territoire. Aujourd’hui, Norman Brown tient à faire pression sur Joe Shirley, le président navajo récemment élu. L’affaire est d’autant plus urgente que le projet de loi fédérale sur l’énergie, l’Energy Bill Proposal, pourrait donner plus de pouvoir aux tribus en terme de décisions et de négociations avec les industries minières. Cette loi pourrait avoir des effets dévastateurs pour les tribus et les compagnies minières pourraient en profiter et se multiplier. Norman Brown tient à réunir très rapidement de nombreuses tribus concernées par l’uranium, afin de pouvoir résister plus efficacement et de parvenir à des solutions plus avantageuses pour les Amérindiens. 15 juin. Alors que nous rendons visite à Kee Watchman (après avoir cherché notre chemin pendant plusieurs heures…), il nous confirme ce que Louise nous a déjà dit la veille : la reprise - non officielle - de l’exploitation de certaines mines d’uranium est bel et bien à l’ordre du jour. Alors que les mines ont été fermées il y a vingt ans (il y en avait alors près d’un millier en activité, toutes à ciel ouvert), seulement cinq ont été nettoyées et rendues conformes aux normes sanitaires et de sécurité. Ces derniers mois, les habitants de Big Mountain ont pu apercevoir de nouveaux mouvements de camions autour des mines… les routes qui y mènent sont silencieusement et doucement remises en état, en vue des prochaines exploitations… D’après une femme présente à la réunion, des va-et-vient de camions ont lieu en pleine nuit dans le sud de l’Utah. Les pressions pour faire partir les résidents gênants (c’est-à-dire ceux dont la maison est précisément construite sur un gisement d’uranium, comme Kee Watchman par exemple) reprennent… Nul doute que les plans énergétiques de Bush sont actuellement mis en pratique sur Dinétah… et le pire reste à craindre… Les dégâts irrémédiables qui pèsent sur la nature et sur les hommes ne sont pas près de disparaître. « Les monstres reviennent régulièrement à travers les siècles et sous différentes formes, a déclaré Louise. Cette fois, ils reviennent sous la forme de George Bush et de l’uranium. » Pourtant (et heureusement), les familles résistent toujours. Ce sont encore quelques 600 personnes qui résident dans ces coins reculés et isolés de la réserve et qui subissent régulièrement les pressions fédérales et hopi, destinées à les forcer à se reloger sur les « nouvelles terres », au sud de la réserve. Mais Big Mountain a toujours été leur foyer et elle le restera. Bergers, autosuffisants, tel est leur mode de vie et ils espèrent bien le maintenir encore longtemps.
Un projet de solidarité à Big Mountain 16 juin. De retour chez Louise Benally, nous rencontrons son ami de longue date, Mark Dyken, du groupe de jazz-rock Clan Dyken. Il est accompagné d’une amie, Catherine, Française vivant aux États-Unis. Avec d’autres bénévoles venus de Californie, ils organisent depuis douze ans, et chaque année, une « Thanksgiving Food and Supply Run ». Pendant une période plus ou moins longue (d’une semaine à un mois et demi selon les années), ils parcourent Black Mesa/Big Mountain en bus et apportent les vivres essentiels à leur survie, aux familles en résistance depuis que le Relocation Act de 1973 a rendu illégale leur présence sur leurs terres. Suivant les savoir-faire des bénévoles présents, ils peuvent également reconstruire des hogans, planter du maïs, réparer des pick-ups. Bref, l’essentiel est, grâce aux dons et à l’argent récolté lors des concerts de bienfaisance du groupe ClanDyken, d’apporter la nourriture de base à ces familles qui en manquent bien souvent. Toute cette expédition se fait à chaque fois dans la bonne humeur et… elle ne manque pas d’anecdotes cocasses à se remémorer l’année suivante… Une partie des dons récoltés auprès des adhérents du CSIA ira d’ailleurs à la Thanksgiving Food and Supply Run de cette année. Des jeunes, de la tolérance et de l’espoir… 18 juin.
Nous sommes de retour à Flagstaff, chez les Benally,
pour rencontrer Wahleah Johns. Membre de la Black Mesa Water Coalition
(BMWC), nous l’avons rencontrée à la réunion
du Diné Bidziil. Jeune navajo, elle a créé l’association
BMWC avec un autre jeune Navajo et deux jeunes Hopi. Tous natifs de la
région de Black Mesa, leur but principal est d’éduquer,
de sensibiliser le plus grand nombre de personnes quant aux répercussions
de l’exploitation minière sur les réserves d’eau
des nappes phréatiques, ainsi que d’agir contre la pérennisation
de ces exploitations. Chaque année, au mois de juillet, ils organisent
un « Youth Summit », leurs activités de sensibilisation
s’adressant principalement aux jeunes de leur génération
afin qu’ils comprennent que l’avenir est entre leurs mains
et qu’ils doivent se responsabiliser et agir maintenant. Ils souhaitent également
faire pression sur leurs gouvernements tribaux respectifs afin qu’ils
adoptent une résolution qui interdirait toute utilisation des
nappes phréatiques et qui forcerait, dans un premier temps, à trouver
un autre moyen de transporter le charbon. Le but final est d’interdire
complètement toute exploitation, mais le chemin à parcourir
pour y parvenir reste long… 20 juin. Avant de devoir quitter Dinétah et nous diriger vers le nord, nous décidons de repasser une dernière fois chez Louise. Nous commençons à apprivoiser le désert et à créer nos repères de route. Une bosse, deux arbres, trois pneus empilés et il faut tourner à gauche… Nous croisons Louise sur la route, elle va à une vente de laine. En effet, depuis peu, des ventes de laine sont organisées pour développer l’économie des Diné de Big Mountain, puisque leur mode de vie fondé sur l’autosubsistance est constamment menacé. Elle nous accorde tout de même une interview très rapide et nous permet d’aller filmer le site de la Sundance, détruit, saccagé, profané par le BIA et les policiers hopi en juillet 2001. Depuis, une clôture a été dressée et un panneau « No Tresspass » affiché, pour mieux rappeler chaque jour à Louise qu’elle n’est pas, qu’elle n’est plus chez elle aux yeux de la loi. La loi blanche bien sûr, qu’elle dit elle-même ne pas comprendre. « Nous ne comprenons pas les lois des hommes blancs. Nous avons été éduqués d’une certaine manière et cette manière nous dit de rester entre nos quatre montagnes protectrices, nos quatre montagnes sacrées. » « It may be not the best place in the world but it is home »… « Ce n’est peut-être pas le meilleur endroit au monde, mais c’est chez nous » nous avoue Louise. « Tant que le soleil se lève, c’est tout ce qui compte. Et nous devons tenir, nous battre et restaurer l’équilibre de la nature. C’est ce que nous essayons de faire et c’est notre devoir en tant que Diné. » [lisez la suite du récit paru dans la lettre 23] Sophie Gergaud (1)
Dinétah signifie « la terre des Diné »,
autrement dit cela désigne le territoire navajo. [ retour
au texte ]
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