Cette
affirmation, qui peut paraître littéraire, devient
réalité dans l’Altiplano bolivien depuis l’année
2000.
Cette
année-là, des barrages de routes édifiés
par les indigènes aymaras ont ébranlé un pays
qui, depuis sa fondation, n’a cessé de les exclure et
de les exploiter. « Dans la campagne où nous
vivons, il n’y a pas d’eau, pas d’électricité,
pas d’aspirine pour nous soigner et, quand les enfants ont mal
au ventre, ils doivent prendre de l’urine en guise de médicament » déclarait
alors Felipe Quispe, dirigeant de la CSUTCB (Confédération
Syndicale Unifiée des Travailleurs Paysans de Bolivie),
mettant ainsi en évidence une réalité douloureuse.
Grâce à ce moyen de pression, les paysans sont parvenus à faire
signer, par le gouvernement d’Hugo Banzer, un accord comportant
70 points parmi lesquels des mesures de réforme agraire et
l’octroi de mille tracteurs pour les paysans.
Régime
de terreur Trois années
plus tard, en septembre 2003, les paysans aymaras se remobilisent afin d’exiger
du gouvernement de Gonzalo Sánchez de Lozada le respect de ces 70 points,
mais aussi pour rejeter le projet gouvernemental de vente du gaz naturel au capital
transnational. Ce dernier point avait déjà commencé à mobiliser
d’autres secteurs de la population, préoccupés par la sauvegarde
des ressources naturelles nationales. La réponse du
gouvernement est la violence. Le 20 septembre, le lendemain d’une mobilisation
nationale pour la défense du gaz, le gouvernement envoie un contingent
militaire et policier, commandé par le ministre de la défense Carlos
Sánchez Berzaín, pour « libérer » un groupe
de touristes bloqué par les barrages aymara. Cette action génère,
entre les forces armées et les groupes de paysans,
un affrontement qui se solde par 5 morts, dont celle d’une petite
fille de 8 ans qui a reçu un impact de balle. Cet événement,
désigné par le terme "massacre de Warisata" (du
nom du lieu) provoque une indignation populaire. La CSUTCB appelle
alors à radicaliser la lutte contre le gouvernement. Les premiers à entendre
cet appel sont les habitants d’El Alto (ville majoritairement
aymara) qui, dès les premiers jours d’octobre, commencent
une grève civique et de quartier en bloquant les routes et les
avenues en signe de soutien à leurs frères paysans. Pour
en finir avec ces mobilisations, Sánchez de Lozada recourt une
nouvelle fois à la violence. En quelques jours, le nombre de morts
augmente de façon terrifiante. Mais le peuple
est décidé à ne pas se laisser humilier une fois
de plus. Loin de se laisser intimider, les habitants d’El Alto
maintiennent héroïquement la résistance, pendant que
le reste du pays commence à se soulever en solidarité avec
le peuple aymara, massacré par le gouvernement.Ainsi
la Central Obrera Boliviana (Centrale ouvrière bolivienne,
principal organisme syndical du pays), le mouvement cocalero (1),
les universitaires, les enseignants et, tout simplement, la population,
se joignent à la résistance. Le 15 octobre, la révolte
est nationale et le mot d’ordre réclame la démission
du président. Mais celui-ci, décidé à conserver
son poste à n’importe quel prix et aidé de Sánchez
Berzaín, qui est appelé l’ange de la mort, instaure
un régime de terreur que la Bolivie n’avait pas connu depuis
les années les plus dures de la dictature militaire.
Un
changement qui ne changera rien La chute cependant était
inévitable. Le 17 octobre, abandonné par ses alliés politiques,
Sánchez de Lozada s’enfuit aux États-Unis pour se soustraire
aux menaces de jugement concernant sa responsabilité dans la mort de 80
personnes, au cours des affrontements de rue. Depuis, c’est le vice-président
Carlos D. Mesa que la constitution a chargé d’assumer le pouvoir.
On peut cependant se demander si cette nouvelle nomination change quoi que se
soit à la situation, le président
ayant été remplacé par une personne qui a soutenu
l’ensemble de sa politique jusqu’à ce que la répression
devienne trop scandaleuse. Les règles du jeu n’ont pas changé.
Mesa est soutenu depuis les États-Unis et reste pris en étau
entre les injonctions du FMI et la volonté du peuple bolivien
de jouir de ses ressources naturelles.
Une
leçon du peuple aymara S’il est sûr
que la chute du président Sánchez de Lozada a été possible
grâce à l’action coordonnée de plusieurs mouvements
sociaux (paysans, ouvriers, enseignants, universitaires…), il
est nécessaire de rappeler que c’est le mouvement des Aymara qui
a apporté, avec leur forme d’organisation et au mépris de
leur vie, la force nécessaire à la résistance. La ville
d’El Alto, connue aussi en tant que capitale mondiale aymara, a démontré,
en ces jours terribles, sa capacité non seulement à résister à la
violence mais aussi à s’autogouverner et à se suffire à elle-même,
alors que l’état était complètement absent. Pour que
cela soit possible
au milieu de la militarisation féroce ordonnée par le gouvernement,
les Aymara se sont contentés de recourir à leur organisation
traditionnelle, c’est-à-dire au système des ayllus,
qui sont de petits groupes organisés autour d’un leader
(qui est en réalité leur porteparole). Les tâches
sont réparties dans le groupe, ainsi, pendant que certains se
consacrent à résister contre la violence étatique,
d’autres travaillent au ravitaillement ou à la communication
avec les autres groupes et c’est ainsi que se tisse un réseau
solidaire très large et efficace. Bien que la Bolivie
soit peuplée en grande majorité d’indigènes, le pays
s’est efforcé, depuis sa naissance à la vie républicaine
en 1825, non seulement de les ignorer mais aussi de les réduire en esclavage.
Durant tout ce temps, les indigènes ont vécu dans un état
d’urgence permanent, organisant des soulèvements pour réclamer
leurs droits légitimes. À chaque fois, ils ont subi une répression
cruelle et leurs protestations ont été écrasées dans
le sang. Paradoxalement, c’est grâce à
eux, à leur forme d’organisation rurale et à leur
incessante production agricole, que le pays a de quoi manger. Cette dernière
rébellion, née dans le peuple aymara mais à laquelle a participé l’ensemble
de la société bolivienne, devrait nous donner au moins une leçon
: que le pays ne peut pas continuer à ignorer les indigènes, que
ceux-ci doivent pouvoir participer activement aux décisions et à l’organisation
de l’État d’autant plus que, majoritaires dans le pays, ils
sont les propriétaires légitimes du territoire.
Sergio
Cáceres,
journaliste bolivien cofondateur du journal El juguete rabioso
(Voir son article p. 26-27 du Cour rier international n° 668,
21 au 27 août 2003)
Traduction : Cécile Casen www.eljugueterabioso.org
(1)
Les cocaleros sont les paysans de la région andine (Bolivie,
Colombie, Pérou) qui cultivent la feuille de coca. Cette plante
contient, entre autres choses, du magnésium, du fer, du zinc,
et même de la vitamine C. C’est une plante sacrée
et un aliment traditionnel, en particulier pour les Indiens de l’Altiplano
qui la consomment depuis des millénaires. Le fait qu’elle
contienne aussi le principe actif de la cocaïne (alcaloïde
identifié par un Autrichien au milieu du XIXème siècle)
entraîne son interdiction à un niveau international par
les Nations Unies. En tant que premier consommateur mondial, les États-Unis
mènent une « guerre contre les drogues » qui se
traduit par une répression brutale exercée sur les cultivateurs.
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