Le
premier janvier 1994, l’EZLN (armée zapatiste de libération
nationale)
est apparue pour la première fois au grand jour. Dix ans plus
tard, la lutte
pour le respect des droits des peuples autochtones au Chiapas n’a
pas
cessé. Malgré la répression continuelle du ouvernement
mexicain, les
centaines de milliers d’hommes et de femmes des communautés
zapatistes construisent chaque jour leur autonomie tout en exigeant la
reconnaissance des accords de San Andrés (signés par le
gouvernement
mais jamais respectés par celui-ci). Le CSIA a décidé de
se mobiliser pour
fêter les dix ans de l’insurrection et les vingt ans de la
création de l’EZLN.
Nous vous proposons un témoignage sur la récente restructuration
des
communautés zapatistes.
Puerto
Cate. La laborieuse montée depuis
la plaine tropicale de Villahermosa aboutit à
une plate-forme battue par les
bourrasques, sur la crête de la cordillère,au milieu du
ciel sombre de la saison des pluies. Un col, un "port" comme
on dit ici,
une porte vers un autre horizon. Le car traverse
doucement l'esplanade, flanquée de
blindés du camp militaire, sous l'œil scrutateur
d'un sergent qui prend note des passages,
puis entame la descente à flanc de
montagne. Trois cents mètres plus loin, un panneau
indique : "Vous entrez en territoire
zapatiste, ici le peuple commande et le
gouvernement obéit." L'autre versant ; une
autre lumière ; un autre temps aussi. L'horaire
zapatiste peut-être, en retard d'une
heure sur l'horaire d'été officiel. Le soleil
illumine plusieurs villages tapis au pied de
la muraille rocheuse, à l' abri du vent.
Devant une maisonnette de bois, une
jeune fille interrompt sa lessive pour regarder
le vieux bus passer. Au bord du
chemin, des enfants agitent les bras, leurs
parents les imitent. Un cycliste lève la main
gauche à la tempe : le salut des rebelles. Retour à Oventic. Cinq ou six cars, qui
viennent comme nous de la capitale ou
d'autres régions du pays, sont garés
devant le portail de l 'Aguascalientes
numéro deux, le forum construit par les
rebelles. Les colectivos (bétaillères qui font
office de transport public) ont convoyé le
reste. Sur la pente, une masse mouvante
de figures noires dévale dans un constant
murmure de langues indiennes. Sans
perdre une minute, les arrivants se répartissent
l'espace, taillent et plantent des
piquets, mettent à profit les dernières
lueurs du jour pour monter les tentes
improvisées dont les cordages s'étirent
parmi les touffes d'herbe. En bas, sur le
podium illuminé, la fanfare joue sans trêve
et le bal remplit l'amphithéâtre en plein air. Plus tard, quand la lune a fait son
apparition entre les nuages, la musique s'interrompt. À minuit,
heure du Sud-Est,
comme le fait remarquer un orateur, les
représentants des bases d'appui, en
costume traditionnel, montent sur scène et
proclament solennellement au micro, dans
les quatre principales langues maya du
Chiapas (tzeltal, chol, tojolabal, tzotzil) et
en espagnol, la mort des Aguascalientes et
la naissance des Caracoles, les Escargots.
Dans l'action sans violence, les zapatistes
ont expérimenté les tactiques les plus
diverses. Depuis leur soulèvement, la liste
de leurs offensives pacifiques s'allonge : le
mouvement tournant de la fin 1994, qui
leur a permis de traverser sans coup férir
les lignes de l'armée et d'agrandir
considérablement leur territoire, la création
des Aguascalientes, le tourbillon des rencontres,
les expéditions successives, à
travers tout le pays, des 1111 zapatistes
en 1998, puis des 5000 en 1999, le voyage
en spirale de la caravane du printemps
2001 pour exiger l'application des accords
de San Andrés sur les droits et la culture
des peuples indiens.
La fin des
Aguascalientes Une nouvelle fois, ils prennent l'initiative.
Dépassant le stade des Aguascalientes,
les Caracoles seront de véritables lieux de
décision , des lieux d’échange, de
coordination des projets venus de
l' extérieur et des interventions des
zapatistes hors de leurs communautés. Les
trente-huit communes autonomes y auront
leurs gouvernements régionaux : les cinq
Conseils de bonne gouvernance, chargés
de la santé, de l'éducation, de la justice et
de la résolution des conflits. Un simple
mot? Le songe d'une nuit d'été?
Le contraire d'un rêve, plutôt. Plus réalistes
que l'État qui refuse de l'envisager, les
zapatistes partent d'une situation de fait :
l'autonomie existe. Il ne s'agit pas d'un projet
mais d'u n processus bien antérieur à
toute confirmation juridique et qui
s'affirme. Les Indiens rebelles du Chiapas refusent de continuer à simuler, à la
pratiquer en cachette , en clandestins, à attendre
une autorisation légale qui ne
vient pas. Puisque le gouvernement refuse
d'appliquer les accords qu'il a signés en
1996, il s'agit de les mettre en pratique, et
de le faire ouvertement, au grand jour. Deux ans et demi après la Marche de la
couleur de la terre, Oventic bourdonne à nouveau. Sur les sentiers, la circulation est
constante, dans tous les sens. On est toujours sur le passage de
quelqu'un,
campeurs qui cherchent un ouvre-boîte, éléments
de la sécurité reconnaissables à leur
badge, adolescentes à croix rouge
trimballant des bidons d'eau, pelotons de
porteurs de pieux, le visage masqué.
Femmes-foulards et hommes-cagoules.
Costumes rouge sombre, gris rayé de bleu,
indigo, violet. Variation du rose au pourpre,
châles blancs brodés de nuages carmin.
Chukh, manteaux de laine noirs fermés
d'une ceinture cramoisie. Ferrari, Craven,
Jordache, mille légendes des T-shirts.
Tatanes en plastiques, sandales en pneu,
bottes de guérilleros. Jambes noueuses
dépassant des tuniques blanches, mollets
potelés découverts par les blue-jeans
déchirés. Chapeaux à rubans qui balancent
au rythme de la marche. Variété des
passe-montagnes, agrémentés de broderie
ou sac à deux trous style elephant man.
Tatouages et cheveux rouges, tribu de
punks au nez percé. Casquettes des Yankees
et des Dodgers. Troupes de filles du
même village, portant sur leurs châles
parallèles des couleurs identiques, marchant
du même pas à travers la foule disparate. Ça
discute partout, sous les tentes, les
bâches et les auvents, à la lueur des
lampes de poche, des tisons, des braises
de cigarette, autour des ampoules des
buvettes. Le caracol, l'escargot, rampe dans les conversations.
Autonome, il se
nourrit par les pieds et sécrète sa maison.
Hermaphrodite, nocturne, patient, il
illumine le chemin, disent les anciens, laissant
sa marque de bave brillante où se
reflète la lune. Il est associé à son rythme
de disparition et renaissance, à sa
croissance et décroissance, à son calendrier
de 28 jours et au chiffre 7, la durée de
son quartier. C'est aussi le coquillage où s'entend
la mer, la conque qui lance
l'appel aux cérémonies communautaires.
Et l'escalier en colimaçon, et tout ce qui
s'enroule ou prend une forme incurvée de
vis, d 'hélice, de serpentin, de boucle
ouverte. La volute de la parole s'envolant
des lèvres des orateurs des codex,
le développement de l'argument,
l'écheveau discursif, la pelote des pensées
qui se dévide. Ce n'est pas une révolution,
c'est une spirale. La spirale est une
référence de longue date des zapatistes
pour décrire leur action : expansive, elle
balaye large, elle tourne sans cesse, mais
pas sur elle-même. Elle échappe au cercle
répétitif de la tradition, brise l'encerclement
et la routine. Évolutive, jamais
fermée, elle n'a ni intérieur ni extérieur, elle
va et vient du dedans au dehors,
inspire et expire, rayonne et absorbe,
rassemble et dissémine.
«Le
caracol représente le fait d'entrer
dans le cœur et de sortir du cœur vers le
monde.(...) Les Caracoles seront comme
des portes pour entrer dans les communautés
et pour que les communautés sortent;
comme des fenêtres pour nous voir
dedans et pour que nous voyions dehors;
comme des amplificateurs pour emporter
au loin notre parole et pour écouter celle
de celui qui est loin. » Ainsi les présente un
communiqué de l'EZLN. Ironisant su r le
fameux Plan Puebla-Panama, le sous-commandant Marcos
vaticine gaiement leur prompte extension, à
partir des bases zapatistes, au reste du
pays, de la frontière guatémaltèque à celle
avec les USA (le plan La Realidad -
Tijuana), à la planète entière (les plans
Morelia-Pôle Nord, La Garrucha-Terre de
Feu, Oventic-Moscou, Roberto Barrios-New Delhi), et à l'univers
sidéral (le plan la
Terre-Alpha du Centaure). Alentour,
la terre bouge, la colline respire, frémit, s'agite. Des milliers à ronfler, à tousser, à chuchoter, à rêver
sous le ciel orageux.
Des centaines de rires, de voix qui
se croisent, se répondent et s'interpellent
dans l'obscurité. Dix mille, vingt mille à dormir
du même sommeil inégal sur la prairie
en pente, ruisselante de rosée. Juste avant
l'aube, la musique reprend dans les hautparleurs. Ça
tombe bien, il fait trop froid
pour rester couché. « Ah, que friyito, verdad
? » grelotte un voisin émergeant avec
femme et gamins de son plastique tendu
au ras du sol. Eux aussi gèlent, ils viennent
d'une autre région du Chiapas, la selva tropicale.
Les familles s'ébrouent, secouent
les couvertures, raniment les feux de camp
entre les bâches de plastique vert,
jaune, noir, rose tandis que le jour se lève.
Sur le podium tapissé d'aiguilles de pin, les
Tzotziles dansent, comme ils dansent toujours: une rangée d'Indiennes
secouent
des grelots au rythme ascendant, puis descendant,
d'une ritournel le lancinante de
harpe et de guitare qui semble le préambule
indispensable au bon début de la journée.
Sur le devant de la scène, un speaker
en passe-montagne commente le match
de basket entre l'équipe italienne des Salchichas
calientes et les Tostadas frias de
l'Université nationale. Un cameraman asiatique
filme sans trêve. Le magasin, l'église
de bois, l'immense
dortoir fait de rondins et, en bas, l'école, le
grand bâtiment tout couvert de peintures
murales, émergent de la brume. Le forum
construit il y a sept ans s'est agrandi.
L'hôpital a gagné une aile en brique et,à mi-pente, on met
la dernière touche à une
nouvelle construction, une ample maison
de bois carrée où est écrit en espagnol et
en tzotzil "Junta del Buen Gobierno" .
Sur le mur en aval, un groupe de peintres
termine une fresque des rébellions des
villes où les trabajadoras del sexo arborent
un drapeau orné d 'un préservatif.
La descente pierreuse dans la prairie,
maintenant cimentée sur son tronçon le
plus escarpé, a un petit air de grand-rue,
bordée d'échoppes neuves en planches de
pin: coiffeur, bureau des femmes,
montagnes de chaussures de la coopérative
de cordonnerie, éventaires de
goyaves, poires et pêches, maïs grillé,
cantines où fument marmites de soupe et
tamales, crèmes de maïs et tisanes
d'herbes. Au stand café Mut
Vitz, on étrenne
une
cafetière électrique, une vraie, de 25 litres,
juste déballée de son carton. « Faut
attendre que le bouton s'allume, c'est
marqué sur le mode d'emploi », explique
un des jeunes masqués qui font le service.
Alors on cause, on discute de l' Irak et
du Pays basque, et du juge Garzon, qui est
en vacances dans la région. La vapeur
dense du café nous fait palpiter les
narines, mais l' heure tourne, le soleil
monte sur la prairie, la queue s'allonge et
le voyant lumineux ne s'allume toujours
pas. « Ce serait pas que la loupiote ne
marche pas ? » interrompt un des clients,
son gobelet à la main, parmi les rires. Un attroupement se forme
autour
d'une camionnette qui apporte une pile d'exemplaires de La Jornada. Des groupes
se réunissent autour des transistors,
l'oreille collée aux informations, guettant
l'apparition sur les ondes courtes de la
radio zapatiste. Sur la prairie aux sentiers
qui bifurquent, le fourmillement s'accélère.
Le crépitement des haut-parleurs
provoque une ruée subite vers
l'auditorium. Les caméras impatientes se
bousculent pour pénétrer les premiers
rangs et les reporters braquent leurs
micros."Vinik'an setik,chiltaktik.." (hommes
et femmes, compagnons). Dans cette langue tzotzile toute en "tik",
comme un
ruissellement de coquillages, un
présentateur fait une annonce : le gouvernement brouille la fréquence
de Radio
Insurgente, on va écouter l'émission sur une
cassette. « Un monde meilleur est
possible, susurre la voix de Marcos,
qui assume le rôle de DJ de la nouvelle
station. Ce n'est ni Karl, ni Groucho Marx, ni
Lénine, ni Che Guevara, ni les zapatistes qui
l'ont dit, c'est...B.B. King. » Le soleil implacable
chauffe les têtes ; un enfant pleure; sa
mère le console et le berce. Les sages alignés
sur la scène supportent stoïquement le
miaulement de la guitare électrique. La foule
masquée, debout, ondule un moment. Les
télés ne savent où regarder. Les micros s'affaissent.
L'orage menace quand, du côté où on ne l'attendait pas, le
Comité clandestin
révolutionnaire indien déboule au grand complet.
Seul Marcos est absent, à la grande
déception des reporters. Tacho l'excuse d'un
désinvolte : « Il n'a pas pu venir, il a attrapé mal
au ventre à force
de rire.» C'est Rosalinda, une jeune commandante
dont on n'avait jamais entendu parler, qui
prend la parole la première : « Les communes
et communautés zapatistes l'ont
démontré dix ans durant, ils sont bons, ils
sont fortiches, ils savent lutter et résister »,
clame-t-elle et son argot d'écolière
déclenche les rires et les applaudissements
de l 'assistance. « Je veux direà tous les
compa-eros et compa-eras
de toutes les zones, villages et villes de tout le
Mexique et du monde qu'ils ne se découragent
pas, qu'ils ne s'effraient pas des
menaces et des persécutions des mauvais
gouvernements, car notre lutte, notre résistance
a beaucoup augmenté. Nous avons
des compa–eros et compa–eras de par le
monde entier. (...) Le mauvais gouvernement
ne nous prête pas attention, tant pis
pour lui s'il fait des conneries !... Nous
sommes en train de construire notre autonomie.
Nous faisons un pas de plus. C'est
le moment d'y mettre du sien. Et que les
femmes ne restent pas en arrière, c'est
seulement comme ça qu'on gagnera. » David, regard noir entre
les rubans du chapeau
tzotzil , est chargé d'annoncer la
levée de tous les barrages de l'EZLN sur
les routes : « Aujourd'hui, le zapatisme est
plus grand et plus fort. Jamais auparavant
dans notre histoire nous n'avions eu la
force que nous avons aujourd'hui. Il y a
longtemps que nous avons dépassé les
limites de l'État du Chiapas, et nous avons
le contrôle même dans les communautés
où se trouvent les garnisons de l'armée
fédérale et les forces de sécurité de l'État.
Notre parole a pénétré aussi dans les
casernes. »
Commander
en obéissant Esther prend
le relais : « Tous
les partis politiques, le PRI (Parti révolutionnaire institutionnel,
au pouvoir de 1929 à 2000) autant
que le PAN (le parti de Fox, de droite) et
le PRD (de gauche, en principe) sont tombés d'accord pour nier nos droits
quand ils ont voté leur loi sur les droits et la
culture des Indiens. Ils ont voulu nous traiter
comme des gosses et nous faire taire...
Maintenant, il nous faut exercer nos droits
nous-mêmes. Nous n'avons besoin de la
permission de personne. Frères et sœurs
indiens, nous vous appelons à mettre en
pratique les accords de San Andrés. Même
si le mauvais gouvernement ne les a pas
reconnus, pour nous c'est notre loi et nous
nous défendons en son nom.» Omar lui succède
au micro : « Salut à tous
les jeunes. Il y a quelques heures est né ce
Caracol Résistance et Rébellion pour l'Humanité.
On espère que tout le monde va
bien, même si vous êtes fatigués à cause
du bal, de cette grande fête. Je vous envie
car je n'ai pas dansé... Jeune étudiant,
jeune sans emploi de cette planète Terre et
de ce pays le Mexique, ta manière de vivre
ta jeunesse, ils ne la respectent pas. Ils
nous persécutent pour notre différence, ils
voudraient que nous soyons des petits
vieux, des petites vieilles. Ils se trompent,
nous ne serons pas des vieux, car les uns
meurent et les autres repoussent. Ce que
veulent les pouvoirs de l'argent, c'est nous acculer au vol, à la
drogue, à l'alcoolisme,
la prostitution, pour pouvoir annoncer
ensuite: on a tué un voleur ou on l'a mis en
prison. Ils veulent que tu te taises si tu t'habilles à
ta façon, si tu défends tes droits ou
ta culture. (...) Ne croyez pas les gouvernements
du monde qui disent qu'avec la globalisation l'économie va s'améliorer.
Ce
n'est pas vrai. (...) Il faut se lever
et regarder
en face, comme disent les héros révolutionnaires: il faut mourir
debout, pasà genoux. Vous allez voir qu'on peut lutter
dans ce monde et ne pas rester paralysé par la peur. Il faut être
courageux, pas seulement
pour draguer. Bon, j'ai rien dit, je
blague... » Le tonnerre roule sous
le ciel bas quand
Fidelia adresse un appel "au peuple mexicain
des hommes" : « Nous autres, nous
allons obliger obligatoirement à ce qu'on
nous respecte en tant que femmes.
Et ça même si vous faites triste mine ! »
La multitude des paysans indiens, debout
en passe-montagnes, encaisse avec un
murmure d'étonnement qui mue en cris
enthousiastes. « Je ne vous gronde pas,
ajoute-t-elle de son ton maternel, en agitant le doigt. Écoutez-moi
bien, ça
s'appelle une obligation, le respect qui
nous est dû en tant que femmes ! » Tandis que tombent les
premières
gouttes,
le commandant tzeltal Brus Li (prononcer
Bruce Lee) précise que le plan La Realidad-Tijuana prévoit « le
respect à l'autonomie et à
l'indépendance des organisations sociales
d 'ouvriers, paysans, Indiens, femmes,
anciens, homosexuels, lesbiennes, transsexuels, travailleuses et travailleurs
sexuels, employés, jeunes, colons, artistes,
intellectuels, religieux. (...) La promotion des
formes d'autogouvernement et d’autogestion
sur tout le territoire national. (...) La formation
d'un réseau de commerce de
base entre communautés, qui s'appuie
entre autre sur le commerce informel, et
d'un réseau d'information et de culture entre régions et peuples
indiens. » La voix claire et douce
de Zebedeo traverse
l'averse : « La guerre des mauvais
gouvernements globalisateurs a porté la
mort et la destruction bien loin d'ici, en un
lieu qui fut riche en culture et en histoire de
l'humanité. Là-bas, le peuple irakien
démontre qu'il n’est pas question de troquer
un tyran local pour des tyrans étrangers.»
Le jeune Maya adresse « un salut à la
lutte politique et culturelle
du peuple
basque. Je le répète clairement : à la lutte
politique et culturelle du peuple basque,
parce qu'il y a toujours des journalistes
menteurs pour dire qu'on soutient l'ETA...» Il termine par un salut
aux
frères et sœurs
de France rassemblés au Larzac, à ceux et
celles d'Argentine, aux fratellis d'Italie, au
peuple de Cuba et à celui des États-Unis «qui s'est levé des
décombres
des tours
jumelles de New York pour s'opposer à la
guerre. »
Sur le nouveau
chemin La brume engloutit
la foule. Au signal, en un mouvement roulant, le cordon d'hommes et
femmes masqués se replie vers le haut de
la pente pour accompagner les quatorze
délégués qui vont prendre leurs fonctions.À leur
suite, l 'assistance se précipite et
s'amasse devant la maison de bois. «
Certains avaient prédit que cette inauguration
n'aurait pas lieu. Eh bien, voici la clef
qui va nous servi r, qui va servi r à tous,
déclare leur porte-parole en ouvrant fièrement
le local. Ce n'est pas une porte de
bronze, ni d'argent, ni d'or, c'est la très belle
maison que nous avons construite pour le
Conseil de bonne gouvernance.» En haut, sur la côte, éclatent les détonations
d'un feu d'artifice tiré en partie à l'horizontale
mais qui ne brûle personne, tandis
qu'il conclut : « C'est l'heure du bal, il est
temps de trouver son partenaire. » Le nouveau
gouvernant n'a pas de peine à se faire
obéir. Sur la chaussée, le mouvement
ascendant s'inverse. Le moutonnement
des châles et des têtes encapuchonnées
reflue vers l'auditorium où l'orgue électrique
lâche une trille entraînante. Mis devant le fait accompli, à Mexico, les
politiciens pestent à mi-voix contre les zapatistes
sans trouver les mots. Le leader du
PAN au Sénat déclare que les Caracoles
violent la Constitution, sont un défi à l 'État de droit,
maugrée qu'il faut
appliquer la loi. Mais ses collègues le
savent, il est bien trop tard pour les étouffer; faute de pouvoir réprimer
ce mouvement
inexpugnable, mieux vaut l'ignorer. Qu'est-ce
qu'ils peuvent faire ? Qu'est-ce qu'ils
peuvent dire, les représentants des partis
à
la chambre, à l'autre bout de cette nuit
d'août, les figures du journal télévisé, ceux qui
ont été élus aux législatives de juillet
dernier avec 60% d'abstentions, cette planète
médiatique où s'annonce le retour du
Parti révolutionnaire institutionnel pour la
présidentielle de 2006 comme un retour
fataliste à la persistance du système après
l'illusion du changement, un repli vers la
politique du faire semblant? Déclarer les
escargots anticonstitutionnels? Examiner
et définir leur nature ? Entrer dans la discussion
de la philosophie maya ? S'aventurer
dans le labyrinthe, suivre l'écheveau,
la spirale, le sept, etc ? La tornade des cuivres éclate
sur le terrain
de basket. Le souffle des hélicons vrombit
dans les haut-parleurs. Le xylophone tourbillonne
comme un ouragan. Les paysans
masqués entraînent le public dans une
cumbia chavirée. En groupes serrés, les
muchachas de la ville se lancent à l'assaut
des miliciens qui ne résistent pas. La plupart
des zapatistes ont relevé leur passemontagne
en bonnet de marin et se jettent
de bon gré dans la bataille musicale. Un
régiment de filles aux châles violets dévale
la pente, sourires étincelants découverts
par les foulards baissés, et s'empare du
maigre contingent européen. Les groupes
Maguey, La Fami et Los Jovenes Olvidados
(de la communauté Agua del Tigre) se succèdent
puis fusionnent sur un rythme endiablé pour entonner d'une voix rauque
le
corrido de Camelia la Texane. Aux cumbias
tropicales se mêlent les norte–as, les
chansons du Nord, ces ballades de
chicanos et de trafiquants dont les ouvriers
saisonniers ont rapporté le goût de leurs
migrations fluctuantes vers les USA, savoureusement
interprétées aux limites de la
distorsion, traversées de brusques galops
de rock, d'élans jazzy, d'échos sauvages de
blues. De folles farandoles s'enroulent et
sillonnent le terrain. Ils dansent et dansent
encore, jusqu'à ce que le jour se lève.
Joani Hocquenghem,
auteur et réalisateur du film
documentaire La fragile armada