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Commission Prisonniers Amérindiens
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        RETOUR AU BULLETIN | COMMISSION PRISONNIERS AMÉRINDIENS

En avril 2003, Manuel, Apache-Tarahumara-Mexicain, a déposé une plainte civile pour traitements cruels et inhumains contre l’Unité de Sécurité Maximum (USM) où il est incarcéré. Le 7 novembre dernier, le juge lui a annoncé que sa plainte avait retenu son attention et qu'il allait exiger du DOC d’Arizona (Departement Of Corrections : département chargé des affaires correctionnelles) des explications et des éclaircissements sur les conditions d’incarcération dans le Quartier de Haute Sécurité de la prison d’État de Florence. Les juges d’Arizona ayant jusqu’ici refusé la plupart des plaintes déposées contre les USM, cet événement constitue une véritable victoire dans la lutte pour le respect des Droits de l’homme dans le milieu carcéral américain.

 AGISSONS !

Grâce à l’action de la Commission Prisonniers, Manuel a maintenant
plusieurs correspondants et nous envisageons de créer un comité de soutien pour lui apporter une aide plus grande.
Ce groupe sera géré par un membre de notre Commission. Pour toute demande d’information ou proposition d’aide, contacter :

Genevièvre Pelletier,
23 rue Matteoti,
94500 Champigny-sur-Marne

Sabine Sauvêtre:
Commission Prisonniers, 21ter rue Voltaire, 75011 Paris
01-43-73-05-80
com.pris@csia-nitassinan.org

   Manuel Tomas Lujan, dont nous avons déjà relayé les témoignages sur les discriminations religieuses à l’égard des Indiens en milieu carcéral, est enfermé dans le Quartier de Haute Sécurité de Florence, en Arizona, sans raison valable, depuis 1987. Il déclare y avoir subi, et continuer d’y subir, une torture physique et psychologique quotidienne telle qu’en 1996, au cours de ce que les médecins appellent une "brève réaction de psychose due à un isolement sensoriel trop prolongé", il a essayé d’attenter à sa vie. Dans cette plainte, Manuel exige son retour au sein de la population générale et s’élève contre les conditions inhumaines en pratique dans les USM américaines. Il désire que le contenu de sa plainte soit diffu sé le plus largement possible : « Je veux que les Français lisent ce que nous autres, prisonniers américains, endurons dans ces unités », explique-t-il. Rappelons que Manuel a été condamné à mort le 19 septembre 1978, pour meurtre avec préméditation et cambriolage. Le 26 novembre 1979, il a été rejugé et sa peine a été commuée en un enfermement à perpétuité, sans possibilité de liberté conditionnelle avant 25 ans. Manuel se comportait de manière exemplaire au sein de la population générale jusqu’à ce qu’on l’enferme en USM, en février 1987, pour avoir soi-disant poignardé un membre d’un gang rival au sien. En effet, bien que ne faisant partie d’aucun gang, Manuel a été déclaré membre actif de l’Original Mexican Mafia (auquel il a bel et bien appartenu, mais seulement avant son incarcération). L’agression s’est, de plus, passée dans une cour où il ne se trouvait même pas au moment des faits. Présenté comme une menace directe pour la population carcérale, Manuel a été convoqué devant le Security Threat Group Committee (Comité désignant les personnes et groupes menaçant la sécurité générale de la prison) qui a décidé de son placement en USM pour une durée indéterminée.
   Il est très intéressant d’observer quels types d’informations ont été utilisés pour valider cette accusation. En effet, le Security Threat Group Committee s’est appuyé sur des témoignages et des preuves "de source confidentielle", qui étaient en réalité falsifiés, montés de toutes pièces : l’agression citée plus haut, des correspondances interceptées et des rencontres observées entre Manuel et des membres suspectés de ce gang, une liste trouvée dans la cellule d’un détenu le citant parmi d’autres membres de ce gang, des témoignages l’identifiant comme tel, etc... Nous le voyons, à l’origine de son isolement, rien de solide, juste des suspicions. Mais alors, pourquoi ces fausses allégations faites contre Manuel ? Dans quels buts ?

Des placements arbitraires
   En 1991, Human Right Watch (Observatoire des Droits de l’homme) a conclu, dans son rapport sur les conditions de vie dans les prisons américaines, que «nombreuses sont les personnes qui sont placées en Quartier de Haute Sécurité seulement pour ce qu’elles sont ou pour ce en quoi elles croient. Nous trouvons dans ces unités de nombreux anciens membres des Black Panthers, des militants islamistes, des Portoricains se battant au nom de la Libération, des membres de l’AIM et des activistes en milieu carcéral.» Manuel fait partie de ces derniers. Comme il l’explique: « J’ai toujours généré la force et l’intelligence. J’ai toujours donné moi-même l’exemple de ce que je prône. Je suis fort de courage et d’honneur. Les DOC ont tout à perdre à ce que des personnes comme moi soient libres de leurs allées et venues auprès des autres prisonniers. Les premières années de mon incarcération, j’étais considéré comme un extrémiste et ma faculté à influencer était reconnue. Les DOC craignaient que je n’ouvre les yeux des autres prisonniers sur la nature du véritable oppresseur de leur vie l’administration pénitentiaire. Je suis en effet conscient des manœuvres du gouvernement et du système pénitentiaire, qui jouent sur l’ignorance et la fierté mal placée, sur l’ego, la haine et toutes ces valeurs qui existent entre les murs des prisons. Tant que les prisonniers s’entretuent, se battent pour des questions raciales et sont divisés, ils ne font pas face au véritable oppresseur. Les DOC ne désirent pas la présence de personnes capables d’ éduquer, de fortifier et d’unifier la population carcérale, alors forcément, je suis un indésirable qu’il faut réduire au silence, soustraire aux regards et aux oreilles. » L’Human Right Watch déclarait dernièrement que « le plus troublant manquement aux Droits de l’homme aux USA est peut être une tendance à l’isolement, lequel est administré par les employés carcéraux sans aucune supervision indépendante » , dénonçant ainsi l’impunité dont jouissent les DOC pour leurs méthodes arbitraires. Comme l’ont souligné les chercheurs ayant travaillé sur les USM, « le but de ces unités est de déstabiliser les "prisonniers-militants" par un effondrement spirituel, psychologique et physique induit par une trop longue isolation sensorielle » bref, de les mettre hors d’état de "nuire".
   Manuel n’a eu de cesse de déposer des demandes de re-classification, qui ont toutes été refusées. Il est enfermé 165 heures sur 168 par semaine. Pour toute sortie, un garde le mène dans une sorte de cage en béton recouverte d’un toit grillagé, où il tourne en rond un petit moment, avant d’avoir droit à une douche de 8 minutes. Il n’a jamais revu le soleil ni la lune depuis son enfermement. Sa minuscule cellule, sans fenêtre, n’est équipée que d’un tabouret, d’un WC, d’un lit et d’un petit lavabo en acier. Très rarement nettoyée par les gardes, son hygiène est plus que douteuse. Manuel n’a pas le droit d’ afficher quoi que se soit aux murs et doit conserver son peu d’affaires personnelles dans une boîte, sous son lit. Il n’a droit qu’à un appel téléphonique de 5 minutes et qu’à une heure de visite, derrière une vitre, par semaine.
   L’humiliation de la fouille anale se répétant jusqu’à 3 fois avant et après la visite, y compris pour les proches, nombreux sont ceux, explique-t-il, qui ne désirent même plus de visites. Il raconte : « Nous n’avons jamais de contact humain, à part quand le garde nous intime en grognant de sortir de notre cellule. Tout est impersonnel, sans intimité. Les seules fois où je parle, c’est quand je me colle aux barreaux et que je hurle à un prisonnier d’une autre cellule . On ne peut pas se voir, ni avoir de réelle, profonde conversation, à hurler ainsi aux oreilles de tous. La cellule est éclairée 24 heures sur 24 par un néon qui n’a pas de bouton permettant de l’éteindre ou d’en baisser l’intensité. Je ne vois donc jamais l’obscurité. Ma peau a pâli, mes dents se déchaussent et se dévitalisent. Je manque de nourriture, d’exercice et de tous les produits d’hygiène. J’ai perdu une dizaine de kilos, souffre de maux de tête et suis fortement affaibli. » Son statut l’empêche d’être libérable sur parole et, comme le souligne Rhonda Bodfield Sander, dans un article paru dernièrement dans l’Arizona Daily Star News Paper, « pour sortir de USM et pouvoir espérer la liberté conditionnelle quand on est accusé d’être un membre de gang, il faut "balancer", c’est à dire donner des informations sur qui appartient au gang, ses actions, sa structure. Balancer, pourtant, expose les détenus à la vengeance des gangs et, s’ils sont bel et bien renvoyés dans la population générale, ils finissent pour la plupart assassinés ou placés en "ségrégation protectrice", car leur vie est menacée. » Pour Manuel, qui purge une peine à perpétuité et refuse d’avouer quelque chose qu’il n’a pas fait, cela signifie rester en USM jusqu’à la fin de ses jours.

Des conséquences dévastatrices
   À long terme, les conséquences de ces privations excessives sont dévastatrices. Le Dr Stuart Grassian, après ses observations dans les USM de Californie, insiste sur la blessure psychiatrique qui peut découler d’un tel traitement : « Un isolement trop long est une torture et les personnalités de ceux qui sont en USM changent. » Il parle de ces détenus qui en viennent à se couper les veines pour voir s’ils peuvent toujours « ressentir » quelque chose, et affirme que l’isolement est reconnu comme source des troubles suivants : paranoïa, désillusion, suspicion, confusion, dépression, irritabilité, difficultés à contrôler ses pulsions et crises d’hallucination. Selon lui et nombre de ses confrères, « il est inévitable que de nombreux prisonniers d’USM souffrent d’un stress traumatique. »
   Le 1er février 1996, au bout de presque dix ans de privations, Manuel a en effet commencé à donner des signes de paranoïa. Il était persuadé d’entendre clairement les gardes comploter de les tuer, lui et tous les autres détenus : « J’avais des hallucinations, j’entendais des voix et je délirais complètement. J’étais agité et ne trouvais plus le sommeil, je faisais les cent pas, ne pouvais pas rester assis sans bouger. J’étais stressé, anxieux, déprimé, en proie à des pensées terrifiantes. » Au bout de quinze jours, bien qu’il ait demandé une aide médicale, personne ne semblait se soucier de son état. Celui-ci n’a fait qu’empirer et il a perdu momentanément tout contrôle sur la réalité. Sa crise de « folie » était évidente, il hurlait et gesticulait, convulsé. Ni soigné, ni même placé en observation, il a été aspergé de pepper spray (gaz au poivre utilisé pour immobiliser un détenu) et mené dans une cellule en plexiglas où il resté pendant plusieurs semaines, à parler tout seul, hurler, entendre des voix et agir comme un « psychotique, un animal sauvage hors de contrôle », selon ses propres termes. Aujourd’hui, alors qu’il porte l’affaire devant les tribunaux, Manuel n’arrive pas à comprendre comment les gardes, ne pouvant ignorer son état alarmant, n’ont pas alerté un psychologue mais l’ont laissé seul, à délirer. Quand quelqu’un lui parlait, il ne pouvait tenir une conversation et il était évident qu’il se trouvait en danger. Au bout d’un peu plus d’un mois, dans un état de semi conscience, sujet à des hallucinations et voyant des démons et des morts partout, Manuel a fini par se couper le poignet jusqu’à l’os avec une lame de rasoir, se sectionnant les tendons et les artères, « pour sentir s’il était toujours vivant ou mort. » Le lendemain matin, au moment du comptage, il a montré sa blessure au garde et été emmené à l’hôpital, puis renvoyé simplement dans sa cellule. Si le temps a calmé ses crises, il vit dans la terreur qu’elles ne reprennent, le poussant à la même extrémité. À ce jour, Manuel subit toujours ces traitements cruels et inhumains."À aucun moment de ma vie avant ces évènements je n’avais eu de problèmes ou de troubles psychologiques", déclare-t-il.
À aucun moment de ma vie je n’avais été diagnostiqué comme souffrant d’une faiblesse mentale ou dépressive.
   Les conditions en USM exposent l’esprit à s’écrouler un jour sans prévenir, subitement. Il a été prouvé qu’elles entraînaient des effets pathologiques et des problèmes psychologiques irréversibles. "J’ai toujours été très fort spirituellement et mentalement, difficile à ébranler mais j’en suis venu à comprendre que l’esprit humain n’est pas fait pour être privé sur une longue durée de soins de médicaux et de stimulations mentales." C’est pourquoi Manuel a déposé sa plainte devant les tribunaux, au nom de tous ceux qui sont enfermés injustement et indéfiniment, juste pour ce qu’ils sont et pour ce à quoi ils aspirent.

Traduction et synthèse : Sabine Sauvêtre.

Sources :
- Plainte civile déposée par Manuel Tomas Lujan devant les tribunaux d’Arizona en avril dernier, ainsi que trois autres de ses courriers.
- Articles transmis par Manuel sur les effets psychologiques et physiques d’une trop longue incarcération en USM : Prison Chief to fight for ”Superma” de Rhonda Bodfield Sander (Arizona Daily Star News Paper, avril 2003 - “National Campaign to stop Control Unit prisons”, families, lawyers and activists, hearings on control unit prisons in the northeast, avril 1996 - “Statement of Bonnie Kerness on the
‘ history of control units’.”.

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