Big Mountain
« C E T T E C L Ô T U R E Q U I N O U S S É P A R E . . . »
É T A T D E S L I E U X D ' U N C Ô T É E T D E L ' A U T R E D E S B A R B E L É S
Première semaine de mai 2004. Adhérente du CSIA, je repars sillonner les terres diné, caméra à la main, avec la
ferme intention de rassembler des témoignages sur les conditions de vie à Big Mountain. Au coeur de mon projet
documentaire, la clôture. Cette clôture devenue, depuis le début de sa construction en 1974, un personnage à
part entière, un être vivant qui sépare, déchire et fait mourir. La Lettre de Nitassinan est l'occasion de vous livrer
quelques uns de ces témoignages poignants.
Les frontières tirées à la règle sur une carte, par des
colons se partageant un continent, ou bien les barbelés
tendus à la hâte la nuit par des milices conquérantes, toutes les clôtures arbitraires du
monde, régies par des ambitions politico-économiques,
m'ont toujours intriguée. Les conséquences
de tels actes sur des populations qu'on
réduit trop souvent à des chiffres et des localisations
géographiques, qu'on estime malléables et
qu'on pense pouvoir bouger comme des pions,
m'ont toujours révoltée. Après plusieurs années de
recherches et plusieurs voyages à Big Mountain,
territoire diné, à la rencontre des populations, je me
suis enfin décidée à partir faire un documentaire
qui réunirait des témoignages des deux côtés des
barbelés. Je voulais essayer de comprendre, à
défaut de les justifier ou de pouvoir véritablement
les expliquer, les motivations de ces familles, de
ces êtres entiers et complexes, comme chacun
d'entre nous, qu'on réduit trop souvent à leur position
géographique par rapport à une ligne qu'ils
n'ont pas choisie. Je souhaitais connaître également
les conditions de vie de chaque côté de cette
frontière. Je suis revenue avec des témoignages
poignants qui montrent que, quel que soit le côté
que l'on habite, l'esprit continue d'aller vagabonder
là-bas, en face, comme par un effet miroir. Et que, finalement, la vie n'est pas plus facile à vivre quand
on est relogé que quand on est résistant… 1974. Pour les habitants du désert de Black Mesa à
Big Mountain, le conflit territorial navajo-hopi
prend un nouveau visage. Jusqu'à présent, ce n'était
que des discours et des querelles de politiciens, làbas, à "Washingdon", la capitale des Blancs. Mais
tout se matérialise soudain sous leurs yeux. Pour
les Diné de Big Mountain, seule la loi de la Terre et
des Êtres sacrés compte. Les lois et les réglementations
des Blancs, ils n'y comprennent pas grandchose
et cela ne les concerne pas. Pourtant, avec
ces barbelés qui traversent leurs terres de pâturage
ou bien leur s champs de maïs, la loi des
Américains s'impose à eux. Cruellement. Impossible
désormais d'ignorer la séparation arbitraire
entre Hopi et Navajo. Entre ici et
là-bas. Des familles entières doivent être
relogées de force. Une centaine de Hopis et
plusieurs dizaines de milliers de Diné à qui,
un jour, on dit sans scrupules : « Vous êtes du
mauvais côté de la clôture. Chez vous, dorénavant,
c'est là-bas. » 2004. Avec le temps, les limites physiques
sont devenues psychologiques. Certes, la
clôture est toujours visible, matériellement.
Impossible de circuler à travers la zone de
Big Mountain sans rencontrer ces barbelés,
cicatrice indélébile sur la terre des Ancêtres.
Mais la clôture s'impose bien au-delà de l'espace
matériel. Elle est dans tous les esprits.
Dans toutes les vies. Elle rythme les relations
sociales, familiales, économiques. Suivant
le côté où vous vous trouvez, votre
vision sur les autres n'est pas la même, tout
comme la vision qu'ils portent sur vous. La
clôture a tout changé. Elle a séparé et déchiré
des familles entières. Comment aimer celui
qui a accepté de passer de l'autre côté, signifiant
alors qu'il refusait de se battre pour la
terre de ses Ancêtres ? Comment se faire
comprendre par ceux qui étaient vos amis, vos
cousins, vos frères et leur montrer qu'on n'est pas
forcément des traîtres, des "vendus", des acculturés
et qu'on ne vit pas non plus dans le luxe quand,
c'est vrai, on a franchi la ligne et laissé derrière soi
les sites et lieux de sépultures sacrés ? Comment se
faire comprendre ?
Retour en HPL (Hopi Partition Land)
30 avril 2004. Mon périple commence en HPL
parmi ceux que l'on nomme les "résistants". Je
retrouve des familles rencontrées lors de mes
séjours précédents. Les paysages et les routes sont
devenus familiers, après m'y être perdue tellement
de fois… Les repères : les arbres, le nombre de
pneus aux intersections, les bosquets, la forme
d'une colline. Côté HPL, les "résistants" sont de moins en moins
nombreux. En 1994, le gouvernement a sorti une
nouvelle arme : l'Agreement Act. Né d'un accord
entre les conseils tribaux et le gouvernement fédéral,
il stipule que les maisons des signataires
deviennent propriété hopi bien qu’ils puissent y
rester 75 ans. À leur décès ou au terme des 75 ans,
la maison revient aux mains de la tribu hopi. Pour réparer une simple fenêtre, les Diné doivent
demander la permission auprès du Conseil tribal
hopi. Il en est de même pour toute construction,
que ce soit d'un hogan cérémoniel, par exemple, ou
d'une extension de la maison. Cette autorisation
est, bien sûr, toujours refusée ou bien les
démarches administratives sont si longues et
contraignantes que les habitations ont le temps de
s'effondrer avant que les Diné ne puissent changer
une seule pierre. Beaucoup voyaient dans cet Agreement Act la
solution à tant d'années de conflits, de souffrances,
de haine et de pressions, tant physiques que psychologiques.
Mais dix ans plus tard, le bilan est
assez noir. La tolérance religieuse, pourtant promise
dans les textes, est inexistante et les sites
sacrés navajo ne sont pas toujours respectés, ou
bien les Diné qui se rendent sur ces sites sont considérés
comme des "intrus". La soeur de Kee a signé l'Agreement pendant qu’il était absent, sous les pressions du BIA et du
Conseil tribal hopi et avec la promesse que leur
famille ne subirait plus les pressions des voisins
hopi. Après la signature, les relations entre ce militant,
qui voyage à travers l'Europe pour la défense
du peuple de Big Mountain, et les autres "résistants"
se sont tendues. On le considérait comme un
vendu, quelqu'un en qui on ne peut plus avoir
confiance. On l'ignore encore parfois.
De l'autre côté de la colline, à quelques kilomètres à vol d'oiseau mais une heure et quart de route à
travers canyons et précipices, c'est à Leta que je
rends visite. Leta n'a pas signé. Leta reste dans la
maison qui a toujours été la sienne depuis son
enfance. Elle continue l'élevage de moutons,
comme Kee, malgré le BIAet le FBI qui menacent
de confisquer leurs bêtes. En effet, même si elle n'a
pas signé l'Agreement Act, elle tombe sous la
législation hopi qui l'autorise à n’avoir que 4 moutons.
Trop peu pour en vivre. Heureusement pour
elle, elle travaille pour le gouvernement navajo,
son troupeau n'est donc pas son seul moyen de
subsistance. Mais ça l'est pour Kee. Leta et d'autres
femmes résistantes ont créé une association, Diné
Bike'yah Bith Nilii'go, « la voix du peuple qui
honore la terre », afin de s'unir contre les abus des
policiers hopi ou du BIA. Cette association essaie également de faire connaître, en dehors de
la réserve, la situation des habitants de Big
Mountain et d'obtenir du soutien pour
conserver intacts leurs troupeaux, symbole à la fois économique et culturel de l'autonomie
de ce peuple. Le frère de Leta, Tom, a choisi de m'emmener
voir les membres de sa famille qui ont été relogés. Pour lui, il est important que
mon documentaire reflète également l'opinion
des personnes qui sont passées de
l'autre côté. Que les gens qui verront le film
sachent que rien n'est simple, qu'il s'agit
avant tout de familles qui ont été déchirées,
séparées, trahies dans le seul but d’ouvrir la
terre et d’en exploiter le charbon et l'uranium.
Que dix ou quinze ans après, aucune
promesse n'a été tenue, d'un côté comme de
l'autre de la clôture.
NPL (Navajo Partition Land), un nouveau paradis?
1er mai 2004. Trop souvent, les militants et
activistes qui soutiennent la cause de Big
Mountain à travers le monde s'arrêtent au
côté hopi de la clôture, au HPL. Les frontières
sont très rarement franchies. On s'imagine
que ceux qui ont le plus besoin de soutien, les plus
spoliés par le gouvernement américain, sont ceux
qui sont restés sur les terres ancestrales et qu'on
continue à vouloir chasser sous prétexte d'une
guerre tribale montée de toute pièce. Mais en arrivant
sur NPL, j'ai découvert une autre facette de la
résistance, d'autres conséquences tragiques du jeu
auquel les politiciens et les industries minières se
livrent : des familles trahies par tous et par leurs
propres membres, qu'au mieux on ignore, qu'au
pire on condamne, et à qui on ne rend plus visite.
Des maisons en apparence semblables à celles
d’ HPL mais beaucoup plus rapprochées et surpeuplées. La famille Yazzie est la première que Tom décide
d'aller voir. Tom est toujours silencieux. Il conduit
son pick-up blanc et bien qu'il ne me dise jamais où
il m'emmène, il a toujours son idée derrière la tête.
Il sait ce que telle personne peut apporter au documentaire,
ce que telle autre peut me dire qui répondra aux questions que je me posais suite à l'entrevue
précédente. Tom ne dit rien mais il sait. Ses
mots ne comptent pas, il veut que j'entende ceux
des autres, ceux qui souffrent. La famille Yazzie,
couple de Diné d'une trentaine d'années, a quatre
enfants. C'est une famille jeune qui vit au jour le
jour car les déceptions,
les injures, les oublis de
leurs pairs ont laissé
Larry et sa femme Lucy
seuls face à eux-mêmes.
Mais c'est aussi un
couple fort qui a de l'espoir. Ils vivent dans le
petit hogan cérémoniel
construit à côté de la
maison de la mère de Larry, lors du relogement en
1988. Le couple et ses quatre enfants se partagent
deux grands lits dans la seule pièce du hogan, au
milieu d'un salon improvisé et d'un coin cuisine.
Ce matin, pour honorer notre visite, Lucy veut cuisiner
la viande de mouton que nous lui avons
apportée. Mais son réchaud ne suffit pas. Nous
allons donc dans la maison de sa belle-mère, juste à côté. Lucy prépare le fry-bread (le pain frit) en
quelques minutes. Elle me montre comment sa
mère lui a appris à le faire et en profite pour se
confier. Pour elle qui est complètement extérieure
aux luttes intestines de Big Mountain (elle vient de
Mexican Hat), c'est dur de comprendre et d'accepter
toute l'animosité dont Larry et elle sont la cible.
Il n'avait que
16 ans lorsque sa mère a décidé d'être relogée.
Mineur, il a donc été inscrit d'office sur la maison
allouée à sa mère. Quand il a eu 18 ans, il était trop
tard pour faire sa propre demande. Les inscriptions
au bureau du Relogement étaient closes. Depuis,
Larry n'a nulle part où aller. Il n'a pas d'argent pour
louer ou acheter en dehors de la réserve, ni pour
payer l'essence nécessaire aux longs trajets qu'il
devrait parcourir, s'il travaillait en dehors de la
réserve et continuait à vivre sur NPL. Parfois,
Larry craque. Et il boit. Il ne voit pas d'issue à cette
situation qu'ils n'ont pas choisie et qui l’oblige à
rester oisif, inutile. Pour avoir un peu d'argent, il
répare les voitures, recycle toutes sortes d'objets et
fabrique des portemanteaux aux formes dignes
d'un musée d'art moderne, avec toutes les pièces
de métal qu'il peut récupérer. Mais surtout, Larry
construit des digues avec son fils de 12 ans, pour
empêcher l'érosion des sols. Les mains de Lucy s'agitent, le fry-bread est prêt.
L'émotion dans sa voix est perceptible. Regrette-telle
d'en avoir trop dit ? Aussitôt, le doute est dissipé.
«C'est si bon d'avoir quelqu'un qui écoute et
qui s'intéresse à notre situation. C'est dur. Et tout le
monde s'en fiche. Tout le monde pense que nous
avons la vie belle parce qu'on a l'électricité et une
maison. Mais vivre à six dans un hogan, dépendre
des autres pour cuisiner un repas, c'est pas une vie.» Lucy est petite, menue, délicate. J'aimerais l'interviewer. Elle exprime parfaitement le désarroi de
ce peuple mais aussi l'envie de s'en sortir, de changer
les choses, d'aller au-delà. D'oublier les luttes
de Big Mountain. De vivre, simplement. Elle
incarne l'espoir. L'amour aussi. Et la modestie, le
respect. Finalement, elle refuse d'être interviewée
parce qu'elle n'est pas d'ici. Ce n'est pas à elle de
prendre la parole au nom
des autres, de s'exprimer
sur une situation qui n'est
pas vraiment la sienne. «Mais c'est important de
filmer ça. Il faut continuer. Allons manger, le
ragoût de mouton est prêt.» 2 mai 2004. Depuis notre
départ de chez les
Yazzie, je ne cesse de penser à eux. Larry s'est vite éclipsé après le repas et Tom m'a fait signe qu'il était temps de partir. Je n'ai pas eu le temps de lui
proposer de le filmer. Il faut que j'y retourne.
De retour sur NPL, à peine la clôture traversée, les
lignes à haute tension apparaissent. Cet argument
est souvent repris par les résistants de HPL pour
montrer à quel point les habitants de NPL sont
favorisés et n'ont pas à se plaindre. Ils ont même
l'eau courante. Mais dans son petit hogan, la
famille Yazzie n'a pas ce luxe… En voyant notre pick-up arriver, les enfants sortent
en courant et en riant pour nous saluer. Leroy,
l'aîné, se met à côté de moi et me regarde, me
scrute. Je suis étrange, étrangère, intrigante. Pourquoi
suis-je là ? Et surtout, pourquoi suis-je revenue? D'habitude, les Blancs restent là-bas, dans
les villes. Ceux que l'on rencontre sur NPL, soit
travaillent pour le BIA ou le FBI, soit se sont égarés.
Mais on ne les revoit pas deux fois. Quand je
demande à Larry si je peux l'interviewer, il sourit.
Premier sourire depuis notre rencontre. Il a tellement à dire… Il attendait ce moment depuis
hier… Par quoi commencer ? Larry ne veut pas revenir en arrière, reparler du
passé et des querelles. Ce qui l'intéresse, c'est
aujourd'hui. Sa vie et celle de sa famille. La pression démographique est trop importante sur NPL
car, dans la précipitation du programme de relogement
des années 80, les fonctionnaires du BIA ont
sous-estimé le nombre de personnes à reloger,
malgré les mises en garde du Conseil tribal navajo.
Les maisons construites à la hâte se sont vite révélées
insuffisantes. De plus, elles sont trop proches
les unes des autres, pour des Diné habitués à parcourir
plusieurs kilomètres avant de trouver un
voisin. Les familles ont pu garder leur troupeau
mais l'espace libre pour les faire paître a vite manqué
et, rapidement, les querelles de voisinage et la
compétition pour obtenir les meilleurs sols ont nui
aux relations sociales de ces individus, déjà traumatisés
par leur exil forcé et par le traitement que
leur avaient réservé leurs proches qui, eux,
n'avaient pas "trahi", n’étaient pas partis de l'autre
côté. Impossible de garder les troupeaux en entier,
il a fallu s'en séparer.
Un nouveau traumatisme et la précarité financière
se sont profilés à l'horizon. Chaque jour, Larry consolide les digues qu'il a
aménagées, ou bien en construit une autre, plus en
amont, ou en remplacement de celle qui vient de
s'effondrer. Le sol n'est pas seulement épuisé par
l'érosion, il est également en pente de ce côté de la
frontière et tous les bons sédiments glissent en
direction… de HPL ! Le sort s'acharne. Leroy
accompagne son père. Ils accumulent pierres,
branches, pièces de métal, cadavres de voitures,
tout ce qui peut permettre de retenir les bons éléments
qui pourraient les aider à cultiver. Rien n'est
gagné. Mais Larry a l'espoir : « C'est tout ce que
j'ai, l'espoir. »
À l'image de son nouvel hogan qu'il construit luimême,
seul, un peu en contrebas des maisons, à
l'aide d'une pioche et d'une casserole. « Ça prendra
du temps… Des années. Mais j'y arriverai. C'est la
seule solution. Il faut y croire. » Avant mon départ, Leroy, son frère et ses soeurs
tiennent à me chanter une chanson. Ça durera une
heure. Une heure de chants, comptines et hymnes
navajo. C'est aussi pour ça que Larry veut rester là.
Sur la terre de ses ancêtres, de sa culture. Pour que
ses enfants connaissent la terre. Le désert. La
Nature et la langue de ses parents, grands-parents
et arrière-grands-parents.
Il me reste encore tant de facettes de cette frontière à explorer. Je repars avec Tom, dans son pick-up.
Nous sommes silencieux. Demain, nous irons voir
les Diné qui ont été relogés sur les Nouvelles
Terres, ces territoires accordés à la tribu navajo par
le gouvernement fédéral pour que les Hopi, en échange, récupèrent une partie de la zone de
conflits, un morceau de HPL. Le soleil se couche
alors qu'on retraverse cette clôture. Cette clôture
qui nous sépare…
[Dans la prochaine Lettre de Nitassinan, mon
périple se poursuivra à travers les Nouvelles terres
mais également à Window Rock, dans les bureaux
de la commission de Relogement. Frontière aux
multiples facettes]
Sophie Gergaud
A VOIR ÉGALEMENT
"Trepassers": Le grand rassemblement des résistants de Big Mountain se déroula dans la maison de feu Roberta Blackgoat dans le HPL entre le 6 et 9 mai 2004... le 7 mai 2004, le FBI annonca aux non-Indiens, qu'ils étaient des "INTRUS". En voici la video (au format real media - vous pouvez télécharger gratuitement le lecteur ici : www.real.com), filmé par Sophie Gergaud, membre du CSIA et responsable de la campagne Big Mountain, lors de sa dernière visite à Dinétah. "Cette
clôtures qui nous sépare..." 2eme partie