Franck Pinero et moi, nous avons participé, le 26 juin dernier, à la commémoration de la fusillade de 1975 à
Oglala, Dakota du Sud, dans la réserve de Pine Ridge.
Nous arrivons à midi devant le cimetière de la famille June, où est enterré Joe Stuntz, le jeune
Coeur d'Alêne qui a été l’une des trois victimes
de la fusillade. La dépouille d'Anna Mae
Aquash, elle, a été exhumée et rapatriée au
Canada il y a quelques semaines. Il n'y a qu'une trentaine de personnes, et plusieurs
des orateurs annoncés ne sont pas
venus : Bruce Ellison (avocat de Peltier), Vernon
Bellecourt (AIM) et Thomas Doxtator
(président du Leonard Peltier Defense Committee). Nous nous présentons à Robert Quiver, du
Lakota Student Alliance, qui organise la commémoration,
et il nous autorise à filmer et à photographier l'évènement, sauf évidemment la
cérémonie de la Pipe. La célébration commence : l'homme médecine
qui la dirige, Clyde Red Shirt, nous demande de
nous disposer en cercle . Il se tient au centre,
secondé par deux assistants, car l’état de son dos
ne lui permet pas de rester debout longtemps.
L'un des assistants entonne le chant des quatre
directions, rythmé au tambour, et tous, sur ses
indications, nous nous tournons successivement
vers l'ouest, le nord, l'est et le sud.
Avant la prière, l’homme médecine annonce
qu’il va prier, en lakota, pour les victimes de la
fusillade. Il demande à un homme de dire tout
haut, à un moment donné , les noms de Joe
Stuntz et de June Little, et il désigne une femme
pour dire le nom d’Anna Mae Aquash. Curieusement,
c’est une jeune "Anglo", dont la famille est établie à Pine Ridge depuis plusieurs générations,
qu’il choisit. Nous la connaissons : elle
tient le Bed and Breakfast où nous avons dormi la nuit précédente. Ce choix témoigne sans doute
d’une étrange proximité entre les Lakotas et certaines
familles anglos qui résident ici. L'homme médecine nous dit aussi que, dans ce
cercle sacré, nous sommes responsables les uns
des autres : ne pas tenir les engagements pour
lesquels nous allons prier, non seulement nous
ferait du mal, mais ferait du mal à chaque autre
membre du cercle. Je tâcherai de m'en souvenir...
Puis les trois hommes font brûler de la sauge et
allument une pipe cérémonielle, qui fait le tour
du cercle, passant de l'un à l'autre, et chacun en
tire une bouffée. À ma droite, se tient Robert Quiver : il prend la
pipe par le fourneau, ferme les yeux et prie intensément – je vois ses lèvres remuer - avant de me
passer la pipe. J'ai beau ne pas être croyant, cette
présence du sacré a quelque chose de profondément émouvant, et je ressens l'importance de ce
geste. Je m'interroge sur ma présence ici, moi
un étranger, et pourtant je sais que, au moins ce
jour-là, ma place est ici. Après, les participants font passer un sachet
contenant une substance brune et granuleuse
dont nous avalons une pincée, et un bocal empli
d’un liquide rougeâtre dont il faut prendre une
gorgée, je comprends que l’un et l’autre viennent
du bison – un lecteur qui connaît la spiritualité
lakota peut-il m’éclairer sur ce point ?
Sur les lieux de la fusillade
La cérémonie se termine, et nous
nous mettons à marcher le long de
la route entre Pine Ridge et
Oglala. Elle connaît rarement de
tels embouteillages… Je me mets à filmer et, marchant la caméra à
la main, je ressens fortement ce
qui nous réunit ici, Indiens et
Blancs. Il y a des Anglos qui ont
des types d'américains moyens et
un accent du Middle West épais
comme ça, et qui pourtant ont fait
des centaines de kilomètres pour être ici. Bientôt nous sommes encadrés par deux voitures
de la police tribale, gyrophares allumés.
Au bout de deux ou trois kilomètres, nous tournons à gauche dans un chemin de terre, vers la
propriété des Jumping Bull où a eu lieu la
fusillade. En arrivant à la ferme, une demi-douzaine
d'hommes terminent la marche en chantant
autour d'un tambour. Je les précède avec ma
caméra le long du chemin, jusqu'à un très beau
trou qu'évidemment je ne vois pas et qui
manque d'être fatal à la caméra. Ce sera coupé
au montage... Tout le monde s’installe à l'ombre des arbres et
trois personnes prennent la parole : Roslynn Jumping
Bull, Tom Poor Bear, de Camp Justice, et
une jeune canadienne venue de Vancouver, qui
parle au nom du comité de soutien à John Graham
(actuellement sous le coup d'une procédure
d'extradition vers les États-Unis, car il est accusé
par la justice américaine d'avoir tué Anna Mae
Aquash). Tom Poor Bear, jeune militant dans les années
1970, évoque ces années de lutte. Il insiste également
sur la nécessité pour les Indiens de voter aux élections aussi bien d’état que fédérales – lui même
a voté pour la première fois de sa vie il y a
deux ans. En effet, depuis quelques années, la
participation électorale progresse fortement dans
les réserves du Dakota du Sud et, quand les scrutins
sont serrés, le vote indien fait la différence:
un sénateur et une représentante démocrates ont
été élus ces derniers mois grâce à des voix
indiennes. La journée se termine par un concert dans
la salle des fêtes de l'église catholique d'Oglala
(on ne rit pas !). Se produisent : Native Era
(hip hop), Steel River (blues), Dale Alan (folk),
Julian B. (rap), Luke Warm Water (un excellent
poète et humoriste à l'humour sarcastique et caustique)
et Robby Romero (du groupe Red Thunder). Wayquay, chanteuse ojibway, est maîtresse
de cérémonie. Pour Franck et moi, c'est notre
premier voyage dans les
Plaines, et le contraste avec les
Indiens du Sud-Ouest desÉtats-Unis est frappant. Ici, la
misère et le désespoir suintent
de partout, l'alcoolisme est
omniprésent. En de nombreux
endroits, nous avons senti que
les Blancs ne sont pas les bienvenus... Mais la commémoration
a corrigé cette première
impression négative, car il y a
aussi des gens qui se battent
pour leur dignité et pour leurs
droits, et nous avons envie de
les suivre dans leur combat.