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L’État français et "ses" amérindiens
R É F L E X I O N S   P R É L I M I N A I R E S   S U R   L A   S E C O N D E   R E N C O N T R E   I N T E R N A T I O N A L E   D E S   C O M M U N A U T É S   A M É R I N D I E N N E S

        RETOUR AU BULLETIN | COMMISSION GUYANE

Le document de présentation de la Seconde Rencontre Internationale des Communautés Amérindiennes qui s’est tenue à Paris, à l’Assemblée Nationale, du 21 au 23 juin 2004, rappelle qu’il s’agit d’une réédition puisque, déjà, en juin 1996, « plus de deux cents amérindiens issus de tout le continent américain, se réunissaient à Paris, dans l’enceinte de l’Assemblée Nationale, pour apprendre à se connaître et tenter d’engager un dialogue au-delà de leurs clivages culturels, historiques ou politiques. » Cette fois, étaient présents des représentants de 70 communautés autochtones des trois Amériques.

   Deux personnes ont eu l’initiative de ces manifestations, le Président de la République, Jacques Chirac lui-même (1), et Léon Bertrand, député de la Guyane et Ministre délégué au Tourisme, dont on n’oublie jamais de rappeler que la mère est amérindienne. Quelles que soient les motivations profondes du président, l’opportunité d’exprimer, au plus haut niveau, un intérêt envers les sociétés traditionnelles dans une décennie, 1993-2003, dédiée par l’ONU aux Peuples autochtones, peut être mise en parallèle, à plus d’un titre, avec celle ouverte par le Sommet sur la Terre à Rio en 1992, quand la France a annoncé la création d’un parc national pour protéger une partie de la forêt tropicale de Guyane. Le cadre général
est bâti sur la prise de conscience, chez certains du moins, du lien historique qui existe entre le destin des environnements naturels et celui des peuples autochtones (traditionnels).
   Si j’ai pu rencontrer quelques-uns des protagonistes de cette deuxième rencontre, je n’ai pu assister ni aux discours ni aux débats et il est peu probable que j’aie obtenu la sacro-sainte autorisation (2), si je l’avais demandée. Les
quelques réflexions livrées ici n’ont donc qu’un caractère liminaire et ne sont basées que sur les textes des différentes allocutions officielles. Mon analyse est éclairée par les treize séjours que j’ai effectués en Guyane depuis 1971.

Une rencontre exclusivement culturelle

   Une première remarque que l’on peut faire est que le gouvernement a tenu compte de la leçon de la première rencontre. Les organisateurs ont bien insisté sur le fait que la manifestation avait un but culturel et ne devait en aucun cas donner lieu à un meeting politique. Comment même imaginer que les Amérindiens qui, tous sans exception, sont aux prises avec des politiques ethnocidaires, puissent se contenter de parler culture et philosophie, "comme si de rien n’était" ? Ces cultures, dont le président français est grand amateur – au point d’acquérir des objets "exotiques" dans des conditions plus que douteuses – sont partout menacées, et
toutes les occasions sont bonnes pour exposer devant un large public la nature profonde de ces menaces. L’exposé des principes philosophiques qui animent les cultures autochtones ne peut aller sans celui des politiques qui mettent en question leur pé rennité. Imaginer, comme les organisateurs de ces "rencontres", que les choses puissent être autrement est simplement absurde. En n’invitant pas, en juin dernier, les représentants de la Fédération des Associations Amérindiennes de Guyane (la FOAG), co-organisatrice de la première rencontre, en y conviant de préférence des individus, des danseurs, des artistes, les autorités françaises ont entretenu l’illusion que les cultures amérindiennes pouvaient être envisagées de façon abstraite comme des choses sans supports, sans humanité, en exonérant les États nations de tous les crimes qu’ils ont commis contre la diversité des natures et des cultures. Cette attitude témoigne déjà des préjugés et de la vision limitée qu’ont les occidentaux des cultures autochtones, amérindiennes en particulier.
   Si, dans un premier temps (3), la FOAG n’a pas été invitée à la seconde rencontre, c’est qu’on savait bien, en haut lieu, qu’il allait y être question, et même beaucoup, des Amérindiens "français" de Guyane. C’est aussi que la Guyane est l’objet de projets de développement lucratifs – l’Occident ne sait plus depuis belle lurette envisager un progrès hors d’arguments financiers – déguisés sous le costume de Commedia dell’arte d’un développement dit «durable», respectueux des gens et des lieux. Un récent séjour de sept semaines en Guyane, au printemps 2004, n’a fait que me confirmer les tendances mises en évidence ces derniers mois dans ce bulletin : la menace de l’orpaillage, légal ou illégal, et de nombreux projets de tourisme. Nous en reparlerons, mais revenons à la rencontre de juin dernier.
   Il paraît bien pédant de prétendre, comme il est fait dans le document de présentation déjà cité, que la première rencontre de 1996 a été l’occasion pour les Amérindiens d ’« apprendre à se connaître » et qu’elle a permis « d’engager un dialogue. » La rencontre n'a sans doute pas été la « véritable révélation » dont on parle ici et il y a longtemps, surtout depuis les années 1970, que, non seulement les
Amé r indiens, mais l’ensemble des peuples autochtones, se réunissent pour confronter leurs problèmes – qui ont tous, fondamentalement, les mêmes causes – et envisager des solutions pour y remédier. Les sessions de la sous-commission des Droits de l’Homme de l’ONU sur les Peuples autochtones à Genève constituent l’une de ces occasions privilégiées. Le Groupe d’études et de réflexion OKA, né de
la première rencontre, et qui fédérerait des associations dans tous les pays concernés, n’est éventuellement qu’une maille d'un immense réseau, aujourd’hui planétaire, qui relie l’ensemble des peuples autochtones.

L'esprit colonialiste perdure…

   Il a été aussi de bonne politique d’attribuer à ce Groupe OKA l’initiative de cette seconde rencontre, même si, au bilan, cette dernière a surtout constitué une occasion, pour le gouvernement français, de préciser ses positions par rapport au «problème» des peuples autochtones et/ou traditionnels, puisqu’ils sont bien présents en métropole (Tsiganes), comme dans les DOM-TOM (Amérindiens, Bushinenge,Kanak, Maohi…). Il s’est agi aussi, plus largement, toujours selon le document de présentation, de décrire « la construction de la nation française à travers son Histoire » et d’expliquer « pourquoi, dans le concert des nations, elle parvient, toujours, par l’originalité de son raisonnement, son ouverture d’esprit, à
conserver sa liberté de pensée et d’action – ceci, quelquefois dans l’agacement des autres, jamais dans l’indifférence. » (4)
   Malheureusement, si la France refuse parfois les hégémonismes dont elle pourrait être victime, en tant que l’une des premières puissances coloniales, elle a été parmi les plus grands propagateurs d’une idéologie et d’une certaine idée monolithique de "la" civilisation. Cet esprit colonialiste, très lié aux idéologies évolutionnistes développées aux 18ème et 19ème siècles, continue d’opérer, de façon parfois masquée (5) aujourd’hui, particulièrement dans les DOM-TOM. J’ai montré dans d’autres écrits comment les conditions d’existence d’une commune autochtone comme Camopi, en Guyane, répondent à tous les critères d’une situation coloniale (6).
   « Pourquoi la France fascine-t-elle autant ? » À une telle question, posée comme thème central de la rencontre - et qui apparaît ici plutôt comme un a priori que comme le fruit d’une démonstration – était censé répondre un long pensum supposé montrer « comment la France, à travers son Histoire [sic], a bâti sa pensée, sa
philosophie et sa cohésion nationale. »
   Les relations entre la France et les nombreux peuples autochtones qu’elle a été amenée à fréquenter dans ses conquêtes sont marquées du sceau de l’ambiguïté : le "sauvage", le "naturel" fascine et repousse à la fois. Il fascine les chrétiens parce que, pensent-ils, il a conservé un peu de cette innocence perdue depuis qu’Adam et Ève ont été chassés du jardin d’Éden. Vivant en toute liberté, "sans loi et sans roi", le sauvage nous renvoie à un "âge d’or" – selon l’idéal chrétien - à une "terre sans mal" – selon celui des Tupi-Guarani – dont nous conservons la nostalgie. Les "truchements" au Brésil, les "coureurs des bois" en Nouvelle-France, se laissèrent séduire par la vie sauvage au point souvent d’être assimilés par les sociétés dans lesquelles ils trouvaient compagnes et fondaient familles.
   On peut donc parer le "primitif" de toutes les qualités – et les philosophes des Lumières ne s’
en feront pas faute - mais il lui manque ce qui caractérise pour le chrétien la vraie marque de l’humanité, de la civilisation : la foi. Car de foi il n’en existe qu’une : la chrétienne. C’est la pierre d’achoppement. Quelles que soient les vertus que l’on reconnaît aux "sauvages", il leur manque toujours l’essentiel : d’être
chrétiens. De façon totalement arbitraire et totalitaire, il a été décidé qu’il n’existait qu’une religion et que l’humanité de quiconque n’entrait pas dans ce cadre pouvait lui être contestée. Aujourd’ hui, la donne a changé, les occidentaux ont réduit la notion de "progrès" à celle de "rendement", de "productivité", suivant une marche en avant dont on ne sait plus où elle mène et où, en période olympique comme actuellement, la performance éliminatoire consiste à posséder un télé écran plat avec lec teur de CD, un ordinateur "up to date", des Nike à spots fluo, etc.
   La France a-t-elle fasciné les "sauvages" ? Tant qu’ils n’y ont pas été contraints, c’est-à-dire jusqu’à la création et/ou l’irruption autoritaire des États, les peuples traditionnels qui constituent, par principe, des sociétés de l’échange et de la communication, ont sélectionné parmi les éléments culturels extérieur s ceux qui leur paraissaient apporter un avantage réel à leur vie individuelle et collective (les outils de fer, les vêtements en tissu, etc.).
Mais les États occidentaux, comme tout État en général, totalitaires par principe comme l’ont bien montré les travaux de Robert Jaulin (7), ne peuvent fonctionner que selon un principe d’uniformisation des modes d’être et de penser. Le processus par lequel s’impose ou tente de s’imposer un modèle donné, culturel ou non, s’appelle "colonisation". Il serait malheureusement aisé de démontrer que tous les États continuent d’être mus par le même impératif, qui implique la négation de l’Autre et que, par conséquent, toutes les sociétés, toutes les cultures particulières, quels que soient les grands discours, sont toujours l’objet de jugements et de politiques ethnocidaires, c’ est-à-dire tendant à réduire leurs identités, leurs spécificités. Or, le seul avenir possible pour l’humanité comme pour la planète vivante en généra l est dans la diversité, les généticiens, les biologistes, les écologistes et les ethnologues l’ont d’ores et déjà démontré

… sous le masque du "développement"

   Les grands discours ? Parlons de ceux des "grands" de ce monde. Jacques Chirac, grand collectionneur d’objets "primitifs", pardon "premiers", accueillant à l’Élysée les représentants des communautés amérindiennes invitées, leur rend hommage en ces termes : « Vous êtes les héritiers de civilisations somptueuses, mutilées par l’histoire, mais dont nous avons enfin réappris qu’elles apportèrent à l’humanité des trésors d’art et de savoir. » Puis il s’attarde sur la « dramatique destruction » des
sociétés amérindiennes, « victimes de l’histoire et de la colonisation », oubliant de signaler la part prise par la France dans cet ethnocide qui prit souvent la forme d’un génocide. Or, historiquement, s’il n’existait une prescription consensuelle – et pour cause – des ex-puissances coloniales, les crimes de la France dans le Nouveau Monde, même s’ils sont moins grands – sans doute davantage faute de moyens que par conviction humanitaire – que ceux d’autres puissances coloniales comme l’Angleterre ou l’Espagne, suffiraient aujourd’hui à l’inculper de crimes contre l’humanité devant la Cour Internationale.
   Au contraire, le Président souligne l’intérêt bienveillant de la France pour les efforts des Amérindiens qui « ont préservé leurs langues, leurs traditions, leurs modes de vie, leur mémoire » : « La France est sensible à votre destinée. Éprise d’universel et de fraternité, elle se sent coresponsable de l’ avenir du monde, de l’avenir de toutes les communautés qui le constituent, et d’abord du destin des plus
vulnérables. »
   Comme la plupart des philosophes français, particulièrement ceux qui, comme Montaigne ou Jean de Léry (celui-ci "père", avant Jean-Jacques lui-même, de l’image du "bon sauvage "),
s’intéressèrent aux Indiens d’Amérique, le Président condamne la violence ma is pas le pr incipe même de la colonisation, sans nul doute conçue comme un inéluctable processus de "civilisation des moeurs" (8). Parler, comme il le fait, d’une «épopée sombre et glorieuse, de l’Europe lancée à la conquête du monde» traduit bien cette ambiguïté.
   Jacques Chirac fait ensuite le constat que « la cause des peuples autochtones a progressé », que les cultures traditionnelles trouvent une plus grande reconnaissance de la part des États, mais, en même temps, il parle de la « sourde
tragédie », de « la disparition lente des cultures et de langues minoritaires laminées par les mouvements dominants. »
Nous ne sommes pas loin de ce que j’ai appelé le "mythe de l’Indien mort" (9), mythe occidental fondateur et d’ambition prophétique, selon lequel la "sauvagerie", même lorsqu’on ne la nomme pas, doit à tout prix être éradiquée. Comme si, depuis le début des temps, les dés étaient jetés, le jeu joué. Il n’est pas d’attitude plus ethnocidaire, et plus méprisante, que celle-là.
   Que sont ces "mouvements dominants" qui détruisent langues et cultures, l’avancée inéluctable d’une hypothétique et unique histoire ? Non, bien plutôt les politiques ethnocidaires qui, aujourd’hui, prennent souvent le masque du "développement", et qu’il soit "durable" n’y change rien. Depuis le 19ème siècle, seuls les mots du discours ont changé, pas le fond : « Les sauvages ont droit à toute notre sympathie mais on ne peut les laisser faire obstacle à la marche en avant de la civilisation. » Il suffit de remplacer "civilisation" par "développement" pour décrire par exemple ce qui se passe aujourd’hui en Guyane.

Des droits spécifiques et non des "privilèges"

   La réalité du terrain, les problèmes concrets que rencontrent aujourd’hui les peuples autochtones (pas seulement les Amérindiens) soumis aux lois françaises, invalident largement, en en révélant l’hypocrisie, les grandes déclarations comme celle-ci, du Président des Français : « La France refuse la fatalité d’une dissolution progressive. Elle refuse le faux-semblant de réserves où seraient reclus, tels des peuples témoins, les derniers représentants des modes de vie les plus anciens. Elle croit qu’une autre voie doit être trouvée. Une voie par laquelle ces tribus, ces clans, ces nations parcourront à leur rythme le chemin vers la modernité qu’ils auront choisie, lorsqu’ils pourront à la fois être fidèles à eux-mêmes et prendre part
pleinement aux enjeux de leur temps. »
   C’ est clair dans le discours occidental, «concilier tradition et modernité» est la seule voie ouverte aux peuples traditionnels s’ils veulent survivre. Mais survivre comme quoi ? Comment concilier l’inconciliable ? Inconciliable puisque, d’un côté, nous avons les sociétés à État, basées sur un refoulement du naturel (dans tous les sens de ces deux termes) et, de l’autre côté, des sociétés que l’on peut définir à ce titre comme "traditionnelles" et qui, au contraire, sont très attachées à toutes les natures, au sens large comme à celui de "nature humaine".
   Cette réalité, en Guyane par exemple, c’est une partie du «drame qui se joue dans les forêts amazoniennes » (J. Chirac). Ce n’est pas seulement hors des territoires français qu’on risque d’assister à « l'agonie des cultures que nous appelons sauvages. » Si, au plus haut niveau, on affirme de façon abstraite: « Je ne méconnais pas les difficultés auxquelles sont confrontés les États souverains, soucieux de leur indépendance et de leur unité. Mais il est temps que la particularité
et la dignité de vos nations soient affirmées et protégées en droit international » (Ibid.), dans les faits, la France refuse de ratifier la Convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), qui est l’un des documents juridiques internationaux sur lesquels se basent les justes demandes des peuples autochtones. C’est vrai en particulier en Guyane où la FOAG continue d’appuyer ses revendications sur ce texte, le seul à reconnaître le droit de ces peuples à la différence, à l’affirmation de leurs cultures originales et de leurs identités propres.
   Il ne sert à rien de faire des déclarations enflammées comme celle-ci : « La cause des peuples autochtones, si particulière en apparence, rejoint les grandes questions de notre temps. Je veux que la France y réponde dans un esprit de fraternité, de générosité » (Ibid.), si les grands principes ainsi affirmés ne sont pas mis en pratique.
   Comme les généraux font toujours exécuter les basses besognes par leurs subordonnés, il revenait au ministre du tourisme, Léon Bertrand, de dire les choses clairement, ce qu’il a fait dans son discours d’ouverture : « Le respect des identités ce n’est pas le communautarisme. Aucune communauté ne peut prétendre à plus de droits que les autres au seul motif de son existence. Les communautés comme les hommes sont égales en droits et en devoirs. Pour un Français, l’égalité entre chaque homme [sic] est fondée sur une base individuelle et non en raison de son origine communautaire. Ce principe est central dans la République. Le hasard de la naissance ne constitue plus un privilège en France depuis plus de deux cents ans. »
   Il ne s’agit pas pour les Amérindiens de Guyane ou d’ailleurs, et pour les peuples autochtones en général, de réclamer plus de droits que les autres, mais de voir reconnus leurs droits spécifiques à exprimer des identités et des cultures propres. S’agit-il là d’un "privilège" ? Le discours confond ici égalité et conformité à un modèle unique ; sous le prétexte fort louable que les gens sont égaux, on conclut, ce qui est pratique (pour certains), qu’ils doivent être identiques et qu’il ne peut y avoir de traitement différentiel. Du coup se trouvent légitimées toutes les politiques d’assimilation qui sont des formes adoucies d’un ethnocide qui prend aujourd’hui les formes extrêmes de la mondialisation. Au fond, nous ne sommes pas sortis des vieilles idéologies ; l’Occidental s’avère toujours incapable d’admettre que d’autres modèles de conduite, d’autres modèles de culture que les siens soient simplement
possibles.

Justifier l'uniformisation

   La confusion, courante aujourd’hui, entre "communautarisme" et "culture communautaire" est lourde de conséquences pour les peuples autochtones pour lesquels, comme l’a écrit l’écrivain sioux Vine Deloria à propos des sociétés amérindiennes, « la possibilité de concevoir un individu seul, dans un sens religieux
tribal, est ridicule »(10).
Et un autre auteur amérindien, Jamake Highwater, d’ajouter :« …l’existence de l’individu présuppose l’existence de la communauté, l’individu seul n’est pas concevable » (11).Le communautarisme, selon une définition classique d’un dictionnaire courant (12) est une « tendance à privilégier la place des communautés (ethniques, confessionnelles, etc.) dans l’organisation sociale. » Dans cette acception, nous sommes proches du sens que donnent les peuples traditionnels à la notion de communauté, mais le sens courant semble impliquer un repliement sur soi qui entraînerait une attitude ostraciste vis-à-vis de l’extérieur. Or, chez les peuples traditionnels, l’identité, la différence sont ce qui permet, non un repliement mais une ouverture à l’Autre et un échange. Claude Lévi-Strauss et bien d’autres l’ont bien montré, les sociétés "primitives" étaient des sociétés de
l’échange et de la communication.
   L’accusation, car c’en est une, de communautarisme, amène à justifier une ingérence qui crée, non de la communication mais du renfermement, non de la liberté mais de l’aliénation. De telles accusations, une fois les mots détournés,
consciemment ou non, de leur sens, permettent le déploiement du colonialisme. Et
c’est précisément ce qui se passe en Guyane. Par ses propos lors de la seconde rencontre, le ministre du tourisme n’a fait que réaffirmer des positions qu’il avait déjà établies dans une lettre circulaire envoyée à plusieurs membres du CSIA et dont la teneur a déjà été donnée dans ce bulletin. Le point essentiel à en retenir
est qu’il est tout à fait exclu, au nom d’une France "une et indivisible" et des conséquences erronées (sur le communautarisme) qu’on en tire, que l’État français ratifie la Convention 169 de l’OIT. Les Amérindiens n’ont pas de droits d’"Amérindiens", mais simplement les droits uniformisés de "citoyens français".
   Aujourd’hui comme hier, on continue à faire passer pour un processus inéluctable, une hypothétique "loi de l’histoire" ce qui n’est que la mise en oeuvre d’idées et d’actions politiques délibérées pour inscrire les "primitifs" (13) dans une certaine "modernité" qui, en Guyane, s’appelle "désenclavement", "insertion" (via le RMI), "amélioration de l’habitat", "modernisation des techniques agricoles", "inclusion dans l’ensemble de la vie guyanaise", etc. Telles sont donc quelques-unes des figures imposées de l’accession des Amérindiens à la modernité, mais une modernité qu’ils n’ont pas vraiment "choisie", trop souvent placés qu’ils sont devant des faits accomplis. Il y a pas mal d’années déjà qu’on ne parle plus là bas de "Wayana", de "Wayãpi", de "Teko", ou même d’"Amérindiens" comme on ose encore le faire à l’Assemblée Nationale et à l’Élysée, mais de "gens du fleuve", de "communautés de gens tirant traditionnellement leurs ressources de la chasse, de la pêche", etc. Et puis, comme l’affirmait il n’y a pas longtemps Christiane Taubira, député de la Guyane : « une poignée de gens [comprendre « les Amérindiens »], ne peut imposer sa volonté à l’ensemble de la population guyanaise. » Dans les homes indiens tenus par les soeurs de Saint Joseph à Cayenne, il n’y a pas longtemps, si ça n’est pas encore le cas, qu’on interdisait aux enfants amérindiens de parler leurs langues…
   Très significative aussi est l’évolution du projet de parc qui n’a reçu l’agrément des autorités locales et de tous les développeurs, à commencer par les orpailleurs et les agences de tourisme, que parce qu’on en a fait (14) un "outil de développement" et non plus seulement un moyen de protéger les milieux et les cultures. Il est aujourd’hui entendu qu’il y aura de l’orpaillage à l’intérieur même du parc (15) et les Amérindiens sont donc "destinés" à produire un artisanat de marché et à constituer des groupes folkloriques pour satisfaire la demande d’exotisme des touristes. Il est rassurant quand même de constater que les Amérindiens ne sont pas passifs devant ce qui se présente comme une menace pour la survie même de leurs cultures et l’on connaît leurs capacités, prouvées par des siècles de résistance, à s’adapter aux circonstances les plus difficiles, mais cette fois, c’est vraiment grave, nous y re-viendrons…
   « La France refuse le faux-semblant des réserves » déclare J. Chirac mais le lien spontané - peut-on dire "naturel" ?- qu'il fait entre cette rencontre et l’ouverture du Musée des Arts Premiers, prévue en 2006 Quai Branly à Paris, est très révélateur de la façon dont les États occidentaux perçoivent la sauvegarde des natures et des cultures : des parcs pour les bisons, des réserves, des musées ou encore, mais de façon temporaire, le Jardin d’acclimatation pour "les derniers sauvages" de la planète! Acclimatation, assimilation, insertion, trois termes d’un même itinéraire : celui de la suppression de la différence, du nivellement culturel par le bas, celui de la Star Ac et du Mac Do. Espérons que le dernier des Teko ne finira pas comme Ishi, le dernier des Yahi, dans un musée d’ethnographie. Ces rencontres auront surtout été l’occasion pour le gouvernement français de s’auto justifier, au niveau international – et l’on sait le Président très soucieux de son image de marque - par rapport à des politiques de développement qui, notamment en Guyane, continuent indiscutablement de poser un problème de survie pour l’environnement d’une part et, d’autre part, pour les cultures et les sociétés traditionnelles. La France est ainsi en passe de laisser passer une grande chance d’être effectivement, et pas seulement en paroles, un exemple en matière de protection du seul cadre de vie possible pour la planète vivante.

Éric Navet


1) La rencontre est placée sous son "Haut Patronage".
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2) Pour les mêmes raisons, celles d’une ethnologie jugée trop "engagée", qui m’ont valu un refus d’accès à la municipalité de Camopi, un refus purement politique que j’ai pu contourner.
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3) La FOAG, en la personne de son président Jean-Aubéric Charles, et sur son insistance, a pu finalement participer à la réunion.
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4) On ne peut que penser ici à la louable position adoptée par la France lors des événements récents en Irak.
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5) Les notions de "développement durable", de "désenclavement", d’ "accès au progrès", etc, justifiant, en Guyane par exemple, les discours et les politiques des développeurs, sont quelques uns de ces masques.
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6) Voir : Navet, Éric, 1990 : Ike mun anam, « Il était une fois… » : la « dernière frontière » pour les peuples indiens de Guyane française, Épinal, Nitassinan.
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7) Voir notamment : Jaulin, Robert, 1995 : L’ univers des totalitarismes, Essai d’ethnologie du «non-être», Paris, Loris Talmart.
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8) J’emprunte bien sûr cette formule à Norbert Elias.
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9) Les deux références à C. Lévi-Strauss faites par le président ne sont pas des plus heureuses dans ce cadre puisque l’illustre ethnologue, quelles que soient les immenses qualités qu’il faille lui reconnaître, a toujours manifesté beaucoup de pessimisme par rapport à l’avenir des peuples autochtones.
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10) Deloria, Jr, Vine, 1972 : Peau-Rouge, Paris, Édition Spéciale.
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11) Highwater, Jamak e, 1984 : L’esprit de l’aube, Vision et réalité des Indiens d’Amérique, Éd. L’Âge d’Homme, p. 160.
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12) Dictionnaire Hachette illustré, Édition 2003.
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13) Il n’y a pas si longtemps que ce terme a disparu des documents officiels.
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14) Grâce au rapport Giran (2004) qui permet (faut-il dire « hélas » ?), pour la création de parcs naturels, le glissement d’arguments écologiques vers des arguments économiques.
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15) Le prétexte est que l’orpaillage artisanal est une activité traditionnelle en Guyane et qu’« on n’y peut rien ». Mais les syndicats d’orpailleurs qui ont fait leurs propositions n’ont sûrement pas en tête un orpaillage artisanal ! De qui se moque-t-on ?
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