L’État français et "ses" amérindiens
R É F L E X I O N S P R É L I M I N A I R E S S U R L A
S E C O N D E R E N C O N T R E I N T E R N A T I O N A L E
D E S C O M M U N A U T É S A M É R I N D I E N N E S
Le document de présentation de la Seconde Rencontre Internationale des Communautés
Amérindiennes qui s’est tenue à Paris, à l’Assemblée Nationale, du 21 au 23 juin
2004, rappelle qu’il s’agit d’une réédition puisque, déjà, en juin 1996, « plus de deux
cents amérindiens issus de tout le continent américain, se réunissaient à Paris, dans
l’enceinte de l’Assemblée Nationale, pour apprendre à se connaître et tenter d’engager
un dialogue au-delà de leurs clivages culturels, historiques ou politiques. » Cette fois, étaient présents des
représentants de 70 communautés autochtones des trois Amériques.
Deux personnes ont eu l’initiative de ces manifestations, le Président de la République,
Jacques Chirac lui-même (1), et Léon Bertrand,
député de la Guyane et Ministre délégué
au Tourisme, dont on n’oublie jamais de rappeler
que la mère est amérindienne. Quelles que
soient les motivations profondes du président, l’opportunité d’exprimer, au plus haut niveau,
un intérêt envers les sociétés traditionnelles
dans une décennie, 1993-2003, dédiée par
l’ONU aux Peuples autochtones, peut être
mise en parallèle, à plus d’un titre, avec celle ouverte par le Sommet sur la Terre à Rio en
1992, quand la France a annoncé la création
d’un parc national pour protéger une partie de
la forêt tropicale de Guyane. Le cadre général
est bâti sur la prise de conscience, chez certains
du moins, du lien historique qui existe entre le
destin des environnements naturels et celui des
peuples autochtones (traditionnels). Si j’ai pu rencontrer quelques-uns des protagonistes
de cette deuxième rencontre, je n’ai pu
assister ni aux discours ni aux débats et il est
peu probable que j’aie obtenu la sacro-sainte
autorisation (2), si je l’avais demandée. Les
quelques réflexions livrées ici n’ont donc
qu’un caractère liminaire et ne sont basées que
sur les textes des différentes allocutions officielles.
Mon analyse est éclairée par les treize
séjours que j’ai effectués en Guyane depuis
1971.
Une rencontre exclusivement
culturelle
Une première remarque que l’on peut faire est
que le gouvernement a tenu compte de la leçon
de la première rencontre. Les organisateurs ont
bien insisté sur le fait que la manifestation avait
un but culturel et ne devait en aucun cas donner
lieu à un meeting politique. Comment même
imaginer que les Amérindiens qui, tous sans exception, sont aux prises avec des politiques
ethnocidaires, puissent se contenter de parler
culture et philosophie, "comme si de rien
n’était" ? Ces cultures, dont le président français
est grand amateur – au point d’acquérir des objets "exotiques" dans des conditions plus
que douteuses – sont partout menacées, et
toutes les occasions sont bonnes pour exposer
devant un large public la nature profonde de
ces menaces. L’exposé des principes philosophiques
qui animent les cultures autochtones
ne peut aller sans celui des politiques qui mettent
en question leur pé rennité. Imaginer,
comme les organisateurs de ces "rencontres",
que les choses puissent être autrement est simplement
absurde. En n’invitant pas, en juin dernier, les représentants de la Fédération des
Associations Amérindiennes de Guyane (la
FOAG), co-organisatrice de la première rencontre,
en y conviant de préférence des individus,
des danseurs, des artistes, les autorités
françaises ont entretenu l’illusion que les cultures
amérindiennes pouvaient être envisagées
de façon abstraite comme des choses sans supports,
sans humanité, en exonérant les États nations
de tous les crimes qu’ils ont commis
contre la diversité des natures et des cultures.
Cette attitude témoigne déjà des préjugés et de
la vision limitée qu’ont les occidentaux des
cultures autochtones, amérindiennes en particulier. Si, dans un premier temps (3), la FOAG n’a
pas été invitée à la seconde rencontre, c’est
qu’on savait bien, en haut lieu, qu’il allait y être
question, et même beaucoup, des Amérindiens "français" de Guyane. C’est aussi que la
Guyane est l’objet de projets de développement
lucratifs – l’Occident ne sait plus depuis
belle lurette envisager un progrès hors d’arguments
financiers – déguisés sous le costume de
Commedia dell’arte d’un développement dit «durable», respectueux des gens et des lieux.
Un récent séjour de sept semaines en Guyane,
au printemps 2004, n’a fait que me confirmer
les tendances mises en évidence ces derniers
mois dans ce bulletin : la menace de l’orpaillage,
légal ou illégal, et de nombreux projets
de tourisme. Nous en reparlerons, mais
revenons à la rencontre de juin dernier. Il paraît bien pédant de prétendre, comme il est
fait dans le document de présentation déjà cité, que la première rencontre de 1996 a été l’occasion
pour les Amérindiens
d ’« apprendre à se connaître » et qu’elle a permis « d’engager un dialogue. » La rencontre
n'a sans doute pas été la « véritable révélation »
dont on parle ici et il y a longtemps, surtout
depuis les années 1970, que, non seulement les
Amé r indiens, mais l’ensemble des peuples
autochtones, se réunissent pour confronter
leurs problèmes – qui ont tous, fondamentalement,
les mêmes causes – et envisager des
solutions pour y remédier. Les sessions de la
sous-commission des Droits de l’Homme de
l’ONU sur les Peuples autochtones à Genève
constituent l’une de ces occasions privilégiées.
Le Groupe d’études et de réflexion OKA, né de
la première rencontre, et qui fédérerait des
associations dans tous les pays concernés, n’est éventuellement qu’une maille d'un immense
réseau, aujourd’hui planétaire, qui relie l’ensemble
des peuples autochtones.
L'esprit colonialiste perdure…
Il a été aussi de bonne politique d’attribuer à ce
Groupe OKA l’initiative de cette seconde rencontre,
même si, au bilan, cette dernière a surtout
constitué une occasion, pour le
gouvernement français, de préciser ses positions
par rapport au «problème» des peuples
autochtones et/ou traditionnels, puisqu’ils sont
bien présents en métropole (Tsiganes), comme
dans les DOM-TOM (Amérindiens, Bushinenge,Kanak, Maohi…). Il s’est agi aussi, plus
largement, toujours selon le document de présentation,
de décrire « la construction de la
nation française à travers son Histoire » et
d’expliquer « pourquoi, dans le concert des
nations, elle parvient, toujours, par l’originalité
de son raisonnement, son ouverture d’esprit, à
conserver sa liberté de pensée et d’action –
ceci, quelquefois dans l’agacement des autres,
jamais dans l’indifférence. » (4) Malheureusement, si la France refuse parfois
les hégémonismes dont elle pourrait être victime,
en tant que l’une des premières puissances
coloniales, elle a été parmi les plus grands propagateurs d’une idéologie
et d’une certaine idée monolithique de "la" civilisation. Cet esprit colonialiste, très lié
aux idéologies évolutionnistes développées
aux 18ème et 19ème siècles, continue d’opérer,
de façon parfois masquée (5) aujourd’hui, particulièrement
dans les DOM-TOM. J’ai montré
dans d’autres écrits comment les conditions
d’existence d’une commune autochtone
comme Camopi, en Guyane, répondent à tous
les critères d’une situation coloniale (6).
« Pourquoi la France fascine-t-elle autant ? » À
une telle question, posée comme thème central
de la rencontre - et qui apparaît ici plutôt
comme un a priori que comme le fruit d’une
démonstration – était censé répondre un long
pensum supposé montrer « comment la France, à travers son Histoire [sic], a bâti sa pensée, sa
philosophie et sa cohésion nationale. » Les relations entre la France et les nombreux
peuples autochtones qu’elle a été amenée à fréquenter
dans ses conquêtes sont marquées du
sceau de l’ambiguïté : le "sauvage", le "naturel"
fascine et repousse à la fois. Il fascine les
chrétiens parce que, pensent-ils, il a conservé
un peu de cette innocence perdue depuis
qu’Adam et Ève ont été chassés du jardin d’Éden.
Vivant en toute liberté, "sans loi et sans
roi", le sauvage nous renvoie à un "âge d’or" –
selon l’idéal chrétien - à une "terre sans mal" –
selon celui des Tupi-Guarani – dont nous
conservons la nostalgie. Les "truchements" au
Brésil, les "coureurs des bois" en Nouvelle-France, se laissèrent séduire par la vie sauvage
au point souvent d’être assimilés par les sociétés
dans lesquelles ils trouvaient compagnes et
fondaient familles. On peut donc parer le "primitif" de toutes les
qualités – et les philosophes des Lumières ne
s’en feront pas faute - mais il lui
manque ce qui caractérise pour le
chrétien la vraie marque de l’humanité,
de la civilisation : la foi. Car de
foi il n’en existe qu’une : la chrétienne.
C’est la pierre d’achoppement.
Quelles que soient les vertus que l’on
reconnaît aux "sauvages", il leur
manque toujours l’essentiel : d’être
chrétiens. De façon totalement arbitraire
et totalitaire, il a été décidé qu’il
n’existait qu’une religion et que l’humanité
de quiconque n’entrait pas dans ce
cadre pouvait lui être contestée. Aujourd’ hui,
la donne a changé, les occidentaux ont réduit
la notion de "progrès" à celle de "rendement",
de "productivité", suivant une marche en avant
dont on ne sait plus où elle mène et où, en
période olympique comme actuellement, la
performance éliminatoire consiste à posséder
un télé écran plat avec lec teur de CD, un ordinateur "up to date", des Nike à spots fluo, etc. La France a-t-elle fasciné les "sauvages" ? Tant qu’ils n’y ont pas été contraints, c’est-à-dire
jusqu’à la création et/ou l’irruption autoritaire
des États, les peuples traditionnels qui constituent,
par principe, des sociétés de l’échange et
de la communication, ont sélectionné parmi les éléments culturels extérieur s ceux qui leur
paraissaient apporter un avantage réel à leur
vie individuelle et collective (les outils de fer,
les vêtements en tissu, etc.). Mais les États
occidentaux, comme tout État en général,
totalitaires par principe comme l’ont bien
montré les travaux de Robert Jaulin (7), ne
peuvent fonctionner que selon un principe
d’uniformisation des modes d’être et de penser. Le processus par lequel s’impose ou tente
de s’imposer un modèle donné, culturel ou
non, s’appelle "colonisation". Il serait malheureusement aisé de démontrer que tous les États continuent d’être mus par le même
impératif, qui implique la négation de l’Autre
et que, par conséquent, toutes les sociétés,
toutes les cultures particulières, quels que
soient les grands discours, sont toujours l’objet
de jugements et de politiques ethnocidaires,
c’ est-à-dire tendant à réduire leurs
identités, leurs spécificités. Or, le seul avenir
possible pour l’humanité comme pour la planète
vivante en généra l est dans la diversité,
les généticiens, les biologistes, les écologistes
et les ethnologues l’ont d’ores et déjà démontré
… sous le masque du "développement"
Les grands discours ? Parlons de ceux des "grands" de ce monde. Jacques Chirac, grand
collectionneur d’objets "primitifs", pardon "premiers", accueillant à l’Élysée les représentants
des communautés amérindiennes invitées,
leur rend hommage en ces termes : « Vous êtes les héritiers de civilisations somptueuses,
mutilées par l’histoire, mais dont nous avons
enfin réappris qu’elles apportèrent à l’humanité
des trésors d’art et de savoir. » Puis il s’attarde
sur la « dramatique destruction » des
sociétés amérindiennes, « victimes de l’histoire
et de la colonisation », oubliant de signaler la
part prise par la France dans cet ethnocide qui
prit souvent la forme d’un génocide. Or, historiquement,
s’il n’existait une prescription
consensuelle – et pour cause – des ex-puissances
coloniales, les crimes de la France dans
le Nouveau Monde, même s’ils sont moins
grands – sans doute davantage faute de moyens
que par conviction humanitaire – que ceux
d’autres puissances coloniales comme l’Angleterre
ou l’Espagne, suffiraient aujourd’hui à
l’inculper de crimes contre l’humanité devant
la Cour Internationale. Au contraire, le Président souligne l’intérêt
bienveillant de la France pour les efforts des
Amérindiens qui « ont préservé leurs langues,
leurs traditions, leurs modes de vie, leur
mémoire » : « La France est sensible à votre
destinée. Éprise d’universel et de fraternité,
elle se sent coresponsable de l’ avenir du
monde, de l’avenir de toutes les communautés
qui le constituent, et d’abord du destin des plus
vulnérables. » Comme la plupart des philosophes français,
particulièrement ceux qui, comme Montaigne
ou Jean de Léry (celui-ci "père", avant
Jean-Jacques lui-même, de l’image du "bon
sauvage "), s’intéressèrent aux Indiens
d’Amérique, le Président condamne la
violence ma is pas le pr incipe même de la
colonisation, sans nul doute conçue comme
un inéluctable processus de "civilisation des
moeurs" (8). Parler, comme il le fait, d’une «épopée sombre et glorieuse, de l’Europe lancée
à la conquête du monde» traduit bien
cette ambiguïté. Jacques Chirac fait ensuite le constat que « la
cause des peuples autochtones a progressé »,
que les cultures traditionnelles trouvent une
plus grande reconnaissance de la part des États,
mais, en même temps, il parle de la « sourde
tragédie », de « la disparition lente des cultures
et de langues minoritaires laminées par les
mouvements dominants. » Nous ne sommes
pas loin de ce que j’ai appelé le
"mythe de l’Indien mort" (9), mythe
occidental fondateur et d’ambition
prophétique, selon lequel la "sauvagerie",
même lorsqu’on ne la nomme
pas, doit à tout prix être éradiquée.
Comme si, depuis le début des
temps, les dés étaient jetés, le jeu
joué. Il n’est pas d’attitude plus ethnocidaire, et plus méprisante, que
celle-là. Que sont ces "mouvements dominants"
qui détruisent langues et cultures,
l’avancée inéluctable d’une hypothétique et
unique histoire ? Non, bien plutôt les politiques
ethnocidaires qui, aujourd’hui, prennent souvent
le masque du "développement", et qu’il
soit "durable" n’y change rien. Depuis le
19ème siècle, seuls les mots du discours ont
changé, pas le fond : « Les sauvages ont droit à
toute notre sympathie mais on ne peut les laisser
faire obstacle à la marche en avant de la
civilisation. » Il suffit de remplacer "civilisation" par "développement" pour décrire par
exemple ce qui se passe aujourd’hui en
Guyane.
Des droits spécifiques et non des "privilèges"
La réalité du terrain, les problèmes concrets
que rencontrent aujourd’hui les peuples
autochtones (pas seulement les Amérindiens)
soumis aux lois françaises, invalident
largement, en en révélant l’hypocrisie, les
grandes déclarations comme celle-ci, du
Président des Français : « La France refuse
la fatalité d’une dissolution progressive. Elle
refuse le faux-semblant de réserves où
seraient reclus, tels des peuples témoins, les
derniers représentants des modes de vie les
plus anciens. Elle croit qu’une autre voie
doit être trouvée. Une voie par laquelle ces
tribus, ces clans, ces nations parcourront à
leur rythme le chemin vers la modernité
qu’ils auront choisie, lorsqu’ils pourront à la
fois être fidèles à eux-mêmes et prendre part
pleinement aux enjeux de leur temps. » C’ est clair dans le discours occidental, «concilier tradition et modernité» est la
seule voie ouverte aux peuples traditionnels
s’ils veulent survivre. Mais survivre comme
quoi ? Comment concilier l’inconciliable ?
Inconciliable puisque, d’un côté, nous avons
les sociétés à État, basées sur un refoulement
du naturel (dans tous les sens de ces deux
termes) et, de l’autre côté, des sociétés que
l’on peut définir à ce titre comme "traditionnelles"
et qui, au contraire, sont très attachées à toutes les natures, au sens large
comme à celui de "nature humaine". Cette réalité, en Guyane par exemple, c’est
une partie du «drame qui se joue dans les
forêts amazoniennes » (J. Chirac). Ce n’est
pas seulement hors des territoires français
qu’on risque d’assister à « l'agonie des cultures
que nous appelons sauvages. » Si, au
plus haut niveau, on affirme de façon abstraite: « Je ne méconnais pas les difficultés
auxquelles sont confrontés les États souverains, soucieux de leur indépendance et de
leur unité. Mais il est temps que la particularité
et la dignité de vos nations soient affirmées et protégées en droit international » (Ibid.), dans les faits, la France refuse de
ratifier la Convention 169 de l’Organisation
Internationale du Travail (OIT), qui est l’un
des documents juridiques internationaux sur
lesquels se basent les justes demandes des
peuples autochtones. C’est vrai en particulier
en Guyane où la FOAG continue d’appuyer
ses revendications sur ce texte, le seul à reconnaître le droit de ces peuples à la différence, à l’affirmation de leurs cultures originales
et de leurs identités propres. Il ne sert à rien de faire des déclarations
enflammées comme celle-ci : « La cause des peuples autochtones, si particulière en apparence,
rejoint les grandes questions de notre
temps. Je veux que la France y réponde dans
un esprit de fraternité, de générosité »
(Ibid.), si les grands principes ainsi affirmés
ne sont pas mis en pratique. Comme les généraux font toujours exécuter
les basses besognes par leurs subordonnés, il
revenait au ministre du tourisme, Léon Bertrand,
de dire les choses clairement, ce qu’il
a fait dans son discours d’ouverture : « Le
respect des identités ce n’est pas le communautarisme.
Aucune communauté ne peut
prétendre à plus de droits que les autres au
seul motif de son existence. Les communautés
comme les hommes sont égales en droits
et en devoirs. Pour un Français, l’égalité
entre chaque homme [sic] est fondée sur une
base individuelle et non en raison de son origine
communautaire. Ce principe est central
dans la République. Le hasard de la naissance
ne constitue plus un privilège en
France depuis plus de deux cents ans. » Il ne s’agit pas pour les Amérindiens de
Guyane ou d’ailleurs, et pour les peuples autochtones en général, de réclamer plus de
droits que les autres, mais de voir reconnus
leurs droits spécifiques à exprimer des identités
et des cultures propres. S’agit-il là d’un "privilège" ? Le discours confond ici égalité
et conformité à un modèle unique ; sous le
prétexte fort louable que les gens sont égaux, on conclut, ce qui est pratique (pour
certains), qu’ils doivent être identiques et
qu’il ne peut y avoir de traitement différentiel.
Du coup se trouvent légitimées toutes
les politiques d’assimilation qui sont des
formes adoucies d’un ethnocide qui prend
aujourd’hui les formes extrêmes de la mondialisation. Au fond, nous ne sommes pas
sortis des vieilles idéologies ; l’Occidental
s’avère toujours incapable d’admettre que
d’autres modèles de conduite, d’autres
modèles de culture que les siens soient simplement
possibles.
Justifier l'uniformisation
La confusion, courante aujourd’hui, entre "communautarisme" et "culture communautaire"
est lourde de conséquences pour les
peuples autochtones pour lesquels, comme l’a
écrit l’écrivain sioux Vine Deloria à propos des
sociétés amérindiennes, « la possibilité de
concevoir un individu seul, dans un sens religieux
tribal, est ridicule »(10). Et un autre auteur
amérindien, Jamake Highwater, d’ajouter :« …l’existence de l’individu présuppose l’existence
de la communauté, l’individu seul n’est
pas concevable » (11).Le communautarisme,
selon une définition classique d’un dictionnaire
courant (12) est une « tendance à privilégier la place des communautés (ethniques, confessionnelles, etc.) dans l’organisation
sociale. » Dans cette acception, nous sommes
proches du sens que donnent les peuples traditionnels à la notion de communauté, mais le
sens courant semble impliquer un repliement
sur soi qui entraînerait une attitude ostraciste
vis-à-vis de l’extérieur. Or, chez les peuples
traditionnels, l’identité, la différence sont ce
qui permet, non un repliement mais une ouverture à l’Autre et un échange. Claude Lévi-Strauss et bien d’autres l’ont bien montré, les
sociétés "primitives" étaient des sociétés de
l’échange et de la communication. L’accusation, car c’en est une, de communautarisme,
amène à justifier une ingérence qui
crée, non de la communication mais du renfermement,
non de la liberté mais de l’aliénation.
De telles accusations, une fois les mots détournés,
consciemment ou non, de leur sens, permettent
le déploiement du colonialisme. Et
c’est précisément ce qui se passe en Guyane.
Par ses propos lors de la seconde rencontre, le
ministre du tourisme n’a fait que réaffirmer des
positions qu’il avait déjà établies dans une
lettre circulaire envoyée à plusieurs membres
du CSIA et dont la teneur a déjà été donnée
dans ce bulletin. Le point essentiel à en retenir
est qu’il est tout à fait exclu, au nom d’une
France "une et indivisible" et des conséquences
erronées (sur le communautarisme) qu’on en
tire, que l’État français ratifie la Convention
169 de l’OIT. Les Amérindiens n’ont pas de
droits d’"Amérindiens", mais simplement les
droits uniformisés de "citoyens français". Aujourd’hui comme hier, on continue à faire
passer pour un processus inéluctable, une
hypothétique "loi de l’histoire" ce qui n’est que
la mise en oeuvre d’idées et d’actions politiques
délibérées pour inscrire les "primitifs" (13) dans une certaine "modernité" qui, en
Guyane, s’appelle "désenclavement", "insertion"
(via le RMI), "amélioration de l’habitat",
"modernisation des techniques agricoles",
"inclusion dans l’ensemble de la vie guyanaise",
etc. Telles sont donc quelques-unes des
figures imposées de l’accession des Amérindiens à la modernité, mais une modernité
qu’ils n’ont pas vraiment "choisie", trop souvent
placés qu’ils sont devant des faits accomplis.
Il y a pas mal d’années déjà qu’on ne parle
plus là bas de "Wayana", de "Wayãpi", de "Teko", ou même d’"Amérindiens" comme on
ose encore le faire à l’Assemblée Nationale et à l’Élysée, mais de "gens du fleuve", de "communautés
de gens tirant traditionnellement
leurs ressources de la chasse, de la pêche", etc.
Et puis, comme l’affirmait il n’y a pas longtemps
Christiane Taubira, député de la Guyane
: « une poignée de gens [comprendre « les
Amérindiens »], ne peut imposer sa volonté à
l’ensemble de la population guyanaise. » Dans
les homes indiens tenus par les soeurs de Saint Joseph à Cayenne, il n’y a pas longtemps, si ça
n’est pas encore le cas, qu’on interdisait aux
enfants amérindiens de parler leurs langues… Très significative aussi est l’évolution du projet
de parc qui n’a reçu l’agrément des autorités
locales et de tous les développeurs, à
commencer par les orpailleurs et les agences
de tourisme, que parce qu’on en a fait (14) un "outil de développement" et non plus seulement
un moyen de protéger les milieux et les
cultures. Il est aujourd’hui entendu qu’il y aura
de l’orpaillage à l’intérieur même du parc (15)
et les Amérindiens sont donc "destinés" à produire
un artisanat de marché et à constituer des
groupes folkloriques pour satisfaire la
demande d’exotisme des touristes. Il est rassurant
quand même de constater que les Amérindiens
ne sont pas passifs devant ce qui se
présente comme une menace pour la survie
même de leurs cultures et l’on connaît leurs
capacités, prouvées par des siècles de résistance, à s’adapter aux circonstances les plus
difficiles, mais cette fois, c’est vraiment grave,
nous y re-viendrons…
« La France refuse le faux-semblant des
réserves » déclare J. Chirac mais le lien spontané
- peut-on dire "naturel" ?- qu'il fait entre cette rencontre et l’ouverture du Musée des
Arts Premiers, prévue en 2006 Quai Branly à
Paris, est très révélateur de la façon dont les États occidentaux perçoivent la sauvegarde
des natures et des cultures : des parcs pour les
bisons, des réserves, des musées ou encore,
mais de façon temporaire, le Jardin d’acclimatation
pour "les derniers sauvages" de la planète! Acclimatation, assimilation, insertion,
trois termes d’un même itinéraire : celui de la
suppression de la différence, du nivellement
culturel par le bas, celui de la Star Ac et du
Mac Do. Espérons que le dernier des Teko ne
finira pas comme
Ishi, le dernier des
Yahi, dans un musée
d’ethnographie.
Ces rencontres
auront surtout été
l’occasion pour le
gouvernement français
de s’auto justifier, au niveau international – et
l’on sait le Président
très soucieux de son
image de marque -
par rapport à des
politiques de développement
qui,
notamment en
Guyane, continuent indiscutablement de
poser un problème
de survie pour l’environnement
d’une
part et, d’autre part,
pour les cultures et
les sociétés traditionnelles. La
France est ainsi en
passe de laisser passer
une grande
chance d’être effectivement,
et pas seulement
en paroles,
un exemple en
matière de protection
du seul cadre de vie possible pour la planète
vivante.
2) Pour les mêmes raisons, celles d’une ethnologie jugée trop "engagée", qui m’ont valu un refus
d’accès à la municipalité de Camopi, un refus
purement politique que j’ai pu contourner. [ retour au texte ]
3) La FOAG, en la personne de son président
Jean-Aubéric Charles, et sur son insistance, a pu
finalement participer à la réunion. [ retour au texte ]
4) On ne peut que penser ici à la louable position
adoptée par la France lors des événements
récents en Irak. [ retour au texte ]
5) Les notions de "développement durable", de "désenclavement", d’ "accès au progrès", etc,
justifiant, en Guyane par exemple, les discours et
les politiques des développeurs, sont quelques uns
de ces masques. [ retour au texte ]
6) Voir : Navet, Éric, 1990 : Ike mun anam, « Il était une fois… » : la « dernière frontière » pour
les peuples indiens de Guyane française, Épinal,
Nitassinan. [ retour au texte ]
7) Voir notamment : Jaulin, Robert, 1995 : L’ univers des totalitarismes, Essai d’ethnologie du «non-être», Paris, Loris Talmart. [ retour au texte ]
9) Les deux références à C. Lévi-Strauss faites
par le président ne sont pas des plus heureuses
dans ce cadre puisque l’illustre ethnologue,
quelles que soient les immenses qualités qu’il
faille lui reconnaître, a toujours manifesté beaucoup de pessimisme par rapport à l’avenir des
peuples autochtones. [ retour au texte ]
13) Il n’y a pas si longtemps que ce terme a disparu des documents officiels. [ retour au texte ]
14) Grâce au rapport Giran (2004) qui permet
(faut-il dire « hélas » ?), pour la création de
parcs naturels, le glissement d’arguments écologiques vers des arguments économiques. [ retour au texte ]
15) Le prétexte est que l’orpaillage artisanal est
une activité traditionnelle en Guyane et qu’« on
n’y peut rien ». Mais les syndicats d’orpailleurs
qui ont fait leurs propositions n’ont sûrement pas
en tête un orpaillage artisanal ! De qui se
moque-t-on ? [ retour au texte ]