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Comité de Solidarité avec les Indiens des Amériques
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Commission Prisonniers Amérindiens
P R I S O N   C O N N E C T I O N

        RETOUR AU BULLETIN | COMMISSION PRISONNIERS AMÉRINDIENS

Depuis l’article « Les prisons, une industrie florissante », paru il y a trois ans dans la Lettre de Nitassinan n° 14, les États-Unis sont toujours les champions de la détention. La population carcérale y dépasse aujourd’hui les 2 millions de prisonniers, ce qui représente 25 % du nombre des individus incarcérés dans le monde, pour un pays qui ne compte que 5 % de la population mondiale. Pour faire face à cette surpopulation, les organismes gouvernementaux chargés de l’incarcération des condamnés transfèrent ces derniers dans des prisons privées.

   La politique répressive et la loi "anti-terrorisme" de l’administration Bush laissent présager une inflation spectaculaire du nombre de détenus. Les unités gérées par le Bureau Fédéral des Prisons (BOP) ont atteint 131 % de leur capacité. Les autorités envisagent la construction de 29 nouvelles prisons publiques et prévoient de confier 20 000 détenus aux prisons privées. Les contrats se négocient au plus haut niveau de l’État et les sommes en jeu, considérables (40 milliards de dollars), ont de quoi
aiguiser bien des appétits. La privatisation du système carcéral américain bafoue les droits élémentaires des prisonniers.
   River Correctional Institution (RCI) est l’une de ces prisons. Située à Winton, Caroline du Nord, elle est dirigée par la firme Geo Group Incorporation (anciennement Wackenhut Corrections Corporation). Grâce aux 42 contrats passés avec l’administration, cette compagnie gère 27 303 détenus répartis dans 35 prisons de 13 états, soit 21 % du marché intérieur. Elle gère aussi des prisons en Afrique du Sud, Nouvelle-Zélande, Australie, au Royaume-Uni et au Canada (24 % du marché mondial). Avec ses 42 000 prisonniers, ses 87 000 employés et ses 568,6 millions de dollars de chiffre d’affaire en 2002, c’est le leader mondial de la détention privée. Ses principaux concurrents sont Cornell Corrections Incorporation et Corrections Corporation of America (CCA), dont le président a déclaré à des journalistes : « Nous chérissons le BOP. »

Double peine

   Parmi les 1 400 détenus de Winton, les uns ont le statut de prisonniers d’État, les autres dépendent du système fédéral. C’est le cas de la plupart des membres du cercle de prière amérindien qui compte des Indiens, non seulement des États-Unis, mais aussi d’Amérique Centrale et du Sud. Ces derniers, comme beaucoup de détenus issus de l’immigration clandestine, n’ont jamais osé régulariser leur situation et sont maintenant sous le coup de la double peine. Condamnés par un tribunal fédéral, ils seront expulsés à leur libération vers leur pays d’origine qu’ils ont, pour la plupart, quitté depuis des décennies. Malgré la précarité de leur existence aux États-Unis, ils s’y sont mariés, ont eu des enfants, citoyens américains. Ils seront séparés de leur famille, expulsés, sans argent, sans protection, vers un pays dans lequel ils seront considérés comme étrangers. Actuellement, 40 000 détenus "étrangers", en attente d’expulsion, sont incarcérés au sein du BOP et dans diverses institutions privées.
   Depuis leur transfert à RCI, les Indiens ont vu leurs conditions de vie se détériorer et leurs droits religieux violés. À l’origine, cette prison a été construite pour recevoir les courtes peines (un an maximum) ou les prévenus en attente de procès. Mais actuellement, elle accueille des détenus purgeant jusqu’à 35 ans de réclusion ! Elle est classée "basse sécurité" mais ses équipements en font une prison haute sécurité : quatre miradors armés, double clôture d’enceinte, surveillance électronique, système vidéo en circuit fermé, triple fermeture des portes et couvre-feu à 22h30 tous les jours.

Des conditions de vie indignes

   Si les équipements de surveillance sont hightech, la nourriture est digne du Moyen-Âge, en quantité et en qualité. Les soins médicaux sont insuffisants, il n’y a pas de programmes éducatifs, pas de formations professionnelles, pas de travail, le coût du téléphone est exorbitant et la propreté laisse à désirer. Un détenu yaki témoigne : « C’est affreux, il y a de la fumée de tabac partout même dans les zones
non-fumeurs, dans les couloirs, les salles communes, le gymnase, etc. Et les gardiens sont les premiers à ne pas respecter ces zones. On voit des crachats, des taches de sang sur le sol et les murs des couloirs. L’équipe de nettoyage ne passe qu’une fois par semaine ! La surpopulation crée des tensions, les agressions sont courantes. Ils nous nourrissent très mal. Les fruits sont rares, les légumes inexistants. Parfois les repas sont froids et, au réfectoire, les détenus qui servent ne portent ni gants, ni bonnets hygiéniques. L’an passé, pour le repas de Noël, mon unité a été servie en dernier, on s’est battu pour de maigres restes. »
   Abordons maintenant le problème récurrent des droits religieux. RCI, comme toutes les institutions privées, a pour obligation contractuelle vis à vis du BOP de garantir la liberté de culte que protége le Premier Amendement de la Constitution, sans distinction de race ni de religion.
   Pendant longtemps, on a interdit aux Amérindiens de détenir leurs objets rituels, partie intégrante de leurs croyances. Pas de pipes ni de tabac, pas de sauge ni de plumes, pas de sacs médecine ni de bandanas. Les cérémonies ? Interdites ! Les membres du cercle de prière ont dû se battre pour faire valoir leurs droits. Ils ont contacté des associations de soutien comme NAPS (Native American Prisoners
Support
), AIRR (American Indians Religious Rights), leurs familles, leurs correspondants et tous ceux qui étaient à même de les aider.
   Les pressions exercées sur la direction de RCI, du BOP et les campagnes de lettres ont enfin porté leurs fruits. Le 24 avril 2003, les Indiens ont été autorisés à pratiquer leur première cérémonie. Depuis, chaque mardi durant trois heures, une sweat lodge (loge à sudation) se tient dans une zone généralement interdite de la prison. Les gardiens ne marquent aucun respect envers ces croyances qualifiées de "païennes". Ils ont à plusieurs reprises forcé les Indiens à interrompre une cérémonie. Le sol sur lequel se déroule une sweat lodge est sacré, même dans l’enceinte d’une prison. Les gardiens ont donc commis un sacrilège. Les fruits de la victoire ont parfois un goût amer…

Non aux conseillers spirituels

   Pour conduire leurs cérémonies selon les enseignements des Anciens, les prisonniers indiens ont besoin d’être guidés par des conseillers spirituels. L'intervention de ces volontaires civils, accrédités et payés par le BOP, est un droit. Mais la direction de RCI refuse actuellement leur venue. L’aumônier, M. Brown, a donné son accord à d'autres confessions pour l’achat de livres, cassettes vidéo, musique, objets religieux. Le cercle de prière indien a formulé la même requête. On
lui a répondu que, faute de budget, sa demande était rejetée !
   Il n’y a pas de travail à RCI, donc aucune source de revenus pour les détenus. Les Amérindiens se fournissent tant bien que mal en tabac, herbes, plumes grâce à leurs amis. Pour le reste, ils font appel à leur ingéniosité, fabriquant eux-mêmes leurs objets de culte. C’est le résultat de la politique discriminatoire de RCI.
   Dans cette prison privée, les détenus ne savent plus de quel régime carcéral ils relèvent. Un Tairona de Colombie écrit : « Une institution» pénitentiaire n’est pas seulement un lieu de punition, c’est aussi un endroit où on offre aux prisonniers l’opportunité de se réhabiliter par des programmes d’étude et d’apprentissage d’un métier. Ainsi, lorsqu’ils réintègrent le monde extérieur, ils peuvent s’en sortir et être
utiles à la société, à leur famille, sans redevenir un fardeau. […] Je veux savoir qui je suis, un prisonnier fédéral, d’État ou privé ? Je désire simplement retrouver mes droits et les avantages que mon statut de détenu fédéral m’accordait. »
   Dans les mois à venir, Geo Group Incorporation veut créer 18 000 "lits" supplémentaires dans les « Uncle Sam's motels », comme les détenus ont baptisé les prisons privées. Il est vrai que le slogan de la compagnie est « Geo is here to stay… and grow » ( Geo est ici pour rester… et grandir). On veut bien les croire !

Jean-Luc Péron
Synthèse : Monique Hameau

Sources: Le cercle indien de RCI, les sociétés Geo Group Incorporation, CCA et Cornell Inc., l'association "Not with our money", le BOP.

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