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Commission Prisonniers Amérindiens
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        RETOUR AU BULLETIN | COMMISSION PRISONNIERS AMÉRINDIENS

Deux histoires. La prison en toile de fond. Deux hommes. L’un, Billy Soza Warsoldier, prisonnier. L’autre, Wendall Humphrey, gardien. Deux Indiens. Les barreaux les séparent. Un même combat les unit.

   Artiste peintre cahuilla/apache, diplômé de plusieurs écoles d’art dont l’Institute of American Indian Arts du Nouveau Mexique, Billy Soza Warsoldier porte ses cheveux longs avec fierté, non seulement comme un signe religieux très fort, mais également comme le symbole de la connaissance, de la sagesse et de la force qu’il a acquises durant 55 ans. Depuis 1971, il ne les a coupé qu’une seule fois, en 1980, à la mort de son père : « Les cheveux longs sont un élément essentiel de la spiritualité indienne ; c’est un lien, une connexion avec le monde des esprits. »

   En 2003, condamné à 18 mois d’emprisonnement, Warsoldier est incarcéré à la prison d’Adelanto, près de Victorville en Californie. Sa foi et sa fidélité sans faille aux préceptes religieux de sa nation se heurtent rapidement à la politique de l’administration pénitentiaire californienne, qui réglemente la longueur des cheveux des détenus masculins (8 cm maximum). Tip Kindel, porte-parole du DOC (Department of Corrections), affirme que cette mesure est un moyen de garantir la sécurité à l’intérieur des prisons de l’État : « Les cheveux longs peuvent servir à dissimuler des armes rudimentaires, ou même servir d’arme eux-mêmes. Ils peuvent aussi être coupés dans le but de changer radicalement l’apparence d’un détenu afin de tromper les gardiens et ainsi permettre une évasion ! Ils peuvent également être le symbole d’une affiliation à un gang. »

   Malgré les menaces, Billy refuse de couper sa longue chevelure poivre et sel et s’expose alors aux mesures disciplinaires très sévères du DOC. On lui interdit tout contact avec ses proches (ni visite, ni appel téléphonique), il ne peut recevoir de colis, est exclu de toutes les activités de la prison, confiné dans son bloc, etc. Bien qu’il ait reçu l’ordre de ne pas contacter la presse, il parvient à joindre Charlie LeDuff, du New York Times, à qui il relate son histoire, insistant sur le fait qu’il agit de son propre chef : « Je suis un homme qui avance aux battements de son propre tambour. »

   En mars 2004, représenté par l’ACLU de Californie (American Civil Liberties Union) et assisté par le cabinet juridique Bingham McCutchen de San Francisco, Billy porte son affaire devant un tribunal fédéral. Il estime que le règlement du DOC porte atteinte au 1 er amendement de la Constitution des États-Unis, qui protège le libre exercice des croyances religieuses. Malheureusement, le 3 mai 2004, le tribunal d’instance rend son jugement en faveur du DOC. Tout en respectant les croyances personnelles de Warsoldier, la Cour considère que la mesure réglementant la longueur des cheveux est nécessaire au maintien de la sécurité à l’intérieur des prisons de l’État et qu’elle ne viole en aucun cas les droits constitutionnels de Billy, en particulier le 1 er Amendement, car elle n’interfère que dans un seul aspect de ses croyances, lui laissant d’autres alternatives pour pratiquer sa foi.

   Dernière banderille : la direction de la prison repousse en juillet la libération de Billy, fixée au 21 mai 2004. Quelques jours plus tard, grâce à l’intervention des avocats de l’ACLU, la Neuvième Cour d’Appel de Californie ordonne sa libération immédiate et sans condition. Billy sort donc de prison en ayant conservé ses cheveux longs.

   « Je ne comprends pas pourquoi j’ai été puni pour avoir pratiqué ma religion, a-t-il déclaré. La tradition dit que si je me coupe les cheveux, je subirai les sarcasmes et les railleries des membres défunts de ma tribu. La dernière fois que je me suis coupé les cheveux, c’était à la mort de mon père. J’ai enveloppé une de mes mèches dans un tissu que j’ai déposé dans sa main afin qu’elle lui serve d’arme dans l’autre monde. J’ai préféré subir les représailles du DOC que de compromettre ma foi et déshonorer les miens. »  

Devant les barreaux

   Wendall Humphrey est un Indien shoshone/bannock, né sur la réserve de Fort Hall (Idaho) au début des années 1950. À l’âge de cinq ans, il est adopté par une famille blanche et quitte sa tribu. Son éducation est dès lors fondée sur les valeurs et les croyances judéo-chrétiennes.

   Plus tard, après avoir servi dans le corps des Marines, Wendall s’installe dans l’Ohio. Ses parents adoptifs lui apprennent qu’il a une famille, des frères et des sœurs vivant sur une réserve en Idaho. Son monde s’ouvre enfin sur ses origines, sur son héritage culturel et il devient officiellement membre de sa tribu. Il étudie passionnément les coutumes de son peuple et les enseignements des Anciens, puis embrasse avec ferveur les croyances religieuses de sa nation. Son cheminement sur la "Route Rouge" (Canku Wakan, la voie spirituelle des Indiens des plaines d’Amérique du Nord) le conduit à devenir un Sun Dancer (Danseur du Soleil). Sa longue chevelure est évidemment indissociable de sa foi.

   En 1988, employé par l’ODRC (Ohio Department of Rehabilitation and Corrections), Wendall occupe un poste de gardien à la Hocking Correctional Facility, une prison d’état près de Nelsonville. À partir de 1992, l’ODRC instaure de nouvelles mesures afin que le personnel pénitentiaire « …présente une image professionnelle et digne […] de manière à établir un climat de confiance avec le public et à imposer le respect de la part de ceux placés sous l’autorité du Département. » Plus spécifiquement, le règlement stipule « qu’aucun style de coiffure ne doit entraver le port et le maintien de la casquette » et que « certains styles de coiffure pourront être considérés incompatibles avec l’apparence physique exigée. » Notons que cette coupe de cheveux réglementaire, et quasi militaire, ne s’applique qu’au personnel masculin en uniforme.

   Dès son application, Wendall s’oppose à cette règle en déposant plainte pour discrimination auprès de la Commission des Droits Civiques de l’Ohio. Un accord est alors trouvé, qui lui permet de conserver sa longue chevelure à condition qu'elle soit entièrement dissimulée sous sa casquette durant son service. La direction de la prison s’accorde à dire que cette disposition n’interfère en aucune manière avec ses compétences professionnelles, il reçoit même une distinction pour ses performances. Ses collègues de travail l’apprécient et les détenus le respectent.

   Tout se passe bien jusqu’en janvier 1997, quand Reginald Wilkinson, nouvellement nommé à la tête de l’ODRC, transmet une note d’information à l’ensemble des directeurs de prisons, leur rappelant les mesures d’hygiène et de sécurité en vigueur et ordonnant leur application immédiate et sans exception. Selon lui, « ces mesures sont essentielles pour […] l’esprit de corps, l’image, la discipline et la sécurité au sein de nos institutions pénitentiaires […] cela permet d’uniformiser l’apparence de nos employés […] de projeter l'image d’une autorité monolithique et indivisible auprès de la population carcérale. »

   Janis Lane, directrice de la Hocking Correctional Facility, fait appliquer la directive et Wendall est alors confronté à une cruelle décision : renier ses convictions religieuses ou être licencié. Pour les autorités, si on fait une exception pour lui, d’autres chercheront à obtenir le même privilège. Une étude réalisée auprès des 12 000 employés de l’ODRC montre pourtant que seulement 16 d’entre eux souhaiteraient porter des cheveux longs, en accord avec leurs croyances. Wendall refuse l’ultimatum, les mesures disciplinaires tombent et les démarches administratives en vue de son licenciement sont enclenchées.

   En mai 1997, son avocate, Kathleen Trafford, du cabinet juridique Porter & Wright, porte l’affaire en première instance devant la Cour d’État du Comté de Hocking, cherchant à éviter la jurisprudence d’une Cour Fédérale. Elle cherche également à tirer avantage de la Constitution de l’Ohio, qui offre des directives plus strictes que le 1 er Amendement en matière de protection des croyances religieuses et, de fait, est une arme juridique plus efficace. En effet, la même année, le Religious Freedom Restoration Act of 1993 (RFRA), déclaré anticonstitutionnel par la Cour Suprême des États-Unis, a néanmoins été incorporé, comme un "mini RFRA" étatique, par certains États, dont l’Ohio, dans leur propre constitution.

   Après avoir délibéré, le juge reconnaît la légitimité du règlement de l’ODRC pour les raisons de sécurité avancées mais également que la foi de Wendall est sincère et raisonnée. La cour estime que ramasser soigneusement les cheveux sous une casquette est une manière satisfaisante de respecter les mesures imposées par le département de la justice. Le juge donne donc raison à Wendall.

   Victoire et joie de courte durée car la Cour d’Appel se réfère à la loi fédérale pour casser immédiatement cette décision, jugeant applicable toute loi dont la neutralité sur le plan religieux est avérée mais dont les effets fortuits sur les pratiques religieuses ne demandent aucune justification. Par conséquent l’ODRC n’a besoin d’apporter aucune preuve convaincante justifiant la mise en place de son règlement, ni d’employer « la manière la moins restrictive possible » pour l’appliquer.

   Wendall se retrouve dans un véritable imbroglio juridique. Mais Kathleen Trafford ne désarme pas et se présente devant la plus haute juridiction de l’État, la Cour Suprême de l’Ohio (4 ème District). Le 24 mai 2000, le verdict de la Cour d’Appel est finalement rejeté et le premier jugement est définitivement confirmé en faveur de Wendall. La Cour Suprême de Californie demande à l’administration pénitentiaire de respecter cette décision et de trouver un arrangement avec tout employé souhaitant porter les cheveux longs par conviction religieuse.

   Pendant que son cas commençait à attirer l’attention des médias, Wendall était seul à mener son combat. « Personne ne voulait m’aider, mais les choses ont commencé à se mettre en place après l’organisation d’une sweat lodge (bain de vapeur cérémoniel) au cours de laquelle j’ai beaucoup prié. À partir de ce moment-là, les choses ont tourné en ma faveur. Mes prières ont été entendues. Ce fut un long combat. Je l’ai mené pour moi, mais aussi pour les générations à venir. »

Une intolérance séculaire

   Des défaites inévitables et prévisibles, des victoires encore trop rares, une lutte qui n’en finit pas. Mais derrière toutes ces décisions de justice, ces batailles d’experts, et malgré ces lois qui se disent protectrices des croyances individuelles, se dessine en filigrane l’ombre malsaine de l’intolérance face aux traditions séculaires des premiers habitants du continent américain.

   Un mur d’incompréhension sépare les deux cultures. Ses fondations datent des premiers contacts. Les discriminations, passées, présentes et à venir en sont les pierres. Le refus de la différence en est le ciment. L’histoire nous a prouvé qu’un mur peut tomber à coups de masse ou de bulldozer ; mais dans le cas présent, seuls les consciences et le pardon peuvent mettre à bas un tel édifice érigé par l’ignorance et la peur de « l’autre ».

   Les cheveux longs sont un aspect de la spiritualité amérindienne dont beaucoup de non-Indiens n’ont jamais compris la sacralité. Pour preuve, cet extrait d’une lettre écrite le 13 janvier 1902 par W.S. Jones, Commissaire aux Affaires Indiennes, au Superintendant de l’agence de Greenville en Californie : «  …le Bureau aimerait attirer votre attention sur quelques habitudes en pratique parmi vos Indiens et qu’il serait souhaitable de modifier ou d’abandonner […] le port des cheveux longs par la population masculine de votre agence n’est pas compatible avec les progrès qu’elle a accompli ou qu’elle sera amenée à accomplir dans la civilisation [...] l’adoption des cheveux courts sera un grand pas en avant vers cette civilisation […] c’est avec tact, persévérance, fermeté et en supprimant des rations, que vous parviendrez à les persuader de se conformer à cet ordre […] nous vous demandons d’engager tous vos efforts pour l’éradication de ces maux… »

   Les siècles passent, les sociétés évoluent mais les mentalités restent désespérément cloisonnées dans les mêmes préjugés. Ceux qui ont les cheveux longs ne sont pas forcément ceux qui ont les idées courtes…

Jean-Luc Péron
Synthèse : Françoise Hausfater

Sources : Los Angeles Times, New York Times, Indian Country, ACLU of California, ODRC, Brenda Steel (AIRR), Kathleen Trafford (Porter & Wright)

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