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AU BULLETIN | COMMISSION
GUYANE À la Lettre de Nitassinan n° 22, était jointe une pétition demandant le maintien de l'arrêté préfectoral de 1970 et l'arrêt immédiat de tout orpaillage en Guyane française (voir article de cette même Lettre). En juin 2004, le CSIA a transmis les 7 000 signatures obtenues à Mr Jacques Chirac, avec copie à Mme la ministre de l'Outre-Mer, à Mr le ministre de l'Écologie et du Développement durable et à Mr le ministre délégué au Tourisme (voir Lettre de Nitassinan n° 25). Fin septembre, nous avons reçu une lettre, fort courte et on ne peut plus laconique, de Richard Didier, chargé de mission à la Présidence de la République, accusant réception de notre courrier. Après quelques mois, le Ministère de l’Écologie et du Développement durable a jugé utile, ou opportun, de répondre à ces pétitions qui faisaient état d’inquiétudes profondes concernant l’avenir des populations autochtones, qui occupent actuellement l’espace prévu pour devenir le Parc du Sud en Guyane.
Cette réponse, qui se veut rassurante, sur les différents points évoqués dans la pétition, ne peut évidemment pas suffire à ôter tous les doutes lorsqu’on connaît l’histoire des relations forcément conflictuelles qui ont été, et restent, en tous temps et en tous lieux, celles des Peuples autochtones et des États-nations industriels. La question de savoir si l’on peut effectivement concilier "tradition" et "modernité" se pose en Guyane "française" avec une particulière acuité aujourd’hui, dans le cadre d’un projet qui veut allier – conformément à la vocation du Ministère intéressé – "écologie" et "développement". Le souci écologique qui vise, dans la philosophie amérindienne du moins, à favoriser la coexistence pacifique des êtres humains et de toutes les autres créatures, est-il conciliable avec des projets dits de "mise en valeur", de "développement" des milieux et des cultures, qui n’ont le plus souvent abouti qu’à la destruction de ces environnements et de ces cultures ? Face à l’orpaillage sauvage, qui s’est développé ces dernières décennies dans leurs territoires, et aux graves menaces écologiques et humaines que représentent la pollution par le mercure et les atteintes portées à l’environnement en général, un bon nombre d’Amérindiens des communes de Maripasoula et Camopi, après avoir été longtemps réticents, voire opposés, au projet de Parc, ont perçu sa création comme seule susceptible d’imposer un cadre légal et de mettre fin à ces menaces. Il semble, à en juger par la teneur de la lettre du Ministère, que l’exploitation aurifère ne serait plus pratiquée dans le "cœur du parc" comme il en était question encore voici quelques mois, mais qu’elle concernerait la zone périphérique dite "zone de libre adhésion". Où fixe-t-on les limites des différentes zones ? La chaîne Inini-Camopi – qui correspond de façon plus ou moins précise à cette zone périphérique, avec notamment la région de Saül – est à la fois l’une des régions les plus riches sur le plan de la biodiversité et l’une de celles où se trouvent les plus grandes "promesses" minières (or, diamant). Peut on imaginer que l’exploitation minière, qui ne sera forcément pas artisanale, même si elle ne concerne « que la périphérie », sera sans conséquence sur les environs et sur les cultures de la dite périphérie ? Et même sur l’intérieur du parc ? Tourisme et "orpaillage propre"À supposer que l’interdiction du mercure soit effective en 2006, comme il est dit dans la lettre et prévu dans la loi, les conséquences directes de "l’orpaillage propre" et des exploitations minières en général aux entrées du Parc (dégradation de la couverture végétale, destruction des ressources halieutiques, etc) ne cesseront pas de se manifester aux limites toutes virtuelles du Parc. Et de façon générale, si l’on protège le sud pour mieux exploiter le nord, dont la biodiversité est supérieure selon les spécialistes, qu’aura-t-on gagné ? Et de multiples autres problèmes subsistent. Récemment, la vague de suicides qui a touché les communautés wayana de l’Itany – et ce n’est pas la première fois qu’un tel drame se produit en Guyane – a révélé le profond malaise dans lequel se trouve aujourd’hui la jeunesse amérindienne, un malaise dont le film d’Arnaud Jouve, Wayanas entre deux rives, témoignait déjà voici quelques années. N’est-on pas dans la contradiction si, d’un côté, comme dans cette lettre, on parle de « valorisation des traditions et cultures locales », et, de l’autre, on continue, dans le cadre le plus universel de la société de consommation, à créer sans cesse chez les Amérindiens de nouveaux besoins, à détruire l’autonomie de ces populations, à engendrer conflits (par la division des pouvoirs, la concentration des populations, etc) et frustrations (par l’introduction de l’argent et le développement du salariat notamment) ? Avec des conséquences non moins classiques : déstructuration sociale, perte d’identité, alcoolisme, drogues, violences, suicides… Il est clair que si le projet de Parc, auquel les élus locaux et tous les "développeurs" étaient, au départ, très hostiles, si ce projet donc a été finalement accepté par les gens de pouvoir, c’est que dans les versions successives du document préparatoire, des arguments économiques ont pris le pas sur les arguments écologiques. Outre la question de l’or, la grande question à l’ordre du jour est le tourisme : la Guyane, et particulièrement le pays amérindien, après avoir été longtemps terre de bagne, va-t-elle devenir destination touristique ? Il existe de nombreux signes qui semblent aller dans ce sens, et le fait que le ministre du tourisme soit guyanais le confirme. Peut-on imaginer un tourisme, même contrôlé, qui ne perturbe pas en profondeur la vie des populations, qui ne mette pas en péril ces cultures que l’on prétend vouloir préserver ? Aucune étude d’impact n’a été faite à ce jour en Guyane, et l’on sait les conséquences néfastes de tous les "ethnotourismes" qui ont accompagné un peu partout sur la planète la création de réserves naturelles occupées par des peuples autochtones (les Massaï au Kenya, les Torajas en Indonésie, etc). Les Amérindiens ont aussi exprimé leur désir d’être, préalablement à toute réalisation, formés aux métiers du tourisme afin que le seul profit n’aille pas, comme on peut le craindre, aux agences de tourisme. Il serait bon de financer des voyages d’études pour de jeunes Amérindiens afin qu’ils puissent voir ce qui s’est fait ailleurs, qu’ils puissent, par exemple, rencontrer des Amérindiens du Canada ayant déjà réalisé des projets d’écotourisme dont ils conservent la maîtrise. Et il reste une grande question non résolue parce que non posée : celle des droits des populations sur les terres qu’elles occupent et dont elles tirent leur subsistance. Comment le gouvernement français pourrait-il reconnaître véritablement des droits spécifiques, et particulièrement des droits fonciers, à des minorités dont il ne reconnaît pas l’existence ? La pire chose serait de substituer, à la jouissance collective des territoires, la propriété privée ; on sait quelles en ont été les conséquences en Amérique du Nord. Éric Navet |
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