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Innu du Nitassinan / Canada
L E   D R A M E   D ' U N E   S É D E N T A R I S A T I O N   F O R C É E

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« Le problème le plus urgent que le Canada ait à résoudre » : c’est ainsi que le Comité des Nations Unies pour les droits de l’homme qualifiait la situation des Innu du Labrador, en 1999. Napes Ashini, un de leurs leaders venus à Londres cette année-là pour la publication du rapport de Survival International, Un Tibet au Canada : la mort programmée des Innu (Ethnies n° 26), s’est rendu à Paris en mai 2004. Il estime qu’en cinq ans presque rien ne s'est passé pour améliorer leur sort : « Je commence à me dire que nous n'avons tout simplement pas d'avenir. Nous ne nous en sortirons jamais. » Voici des extraits des entretiens qu’il a eus avec des membres de Survival International, lors de ces deux séjours en Europe.

   Le Nitassinan, immense territoire reculé peuplé de 20 000 Innu, s’étend dans les provinces du Labrador et du Québec. En dépit de tous les efforts déployés par les missionnaires catholiques, dans les années 1950 et 1960, et des centaines de millions de dollars dépensés plus récemment par le gouvernement canadien, la sédentarisation de cette communauté de l’est du pays est une catastrophe. En proie à la violence, l’alcoolisme, l’intoxication à la colle et l’inhalation d’essence par les enfants, elle présente un des taux de suicide les plus élevés au monde (presque treize fois supérieur au reste du pays). La cause de leur désespoir : le confort matériel apporté par la sédentarisation à ces chasseurs nomades, qui vivaient dans des tentes, ne compense pas le nouveau vide de leurs vies. Sans travail, ils sont entièrement dépendants des subventions distribuées par le gouvernement. L’Anglais Anthony Jenkinson, ami et associé de Napes Ashini qui vit chez les Innu depuis 25 ans, estime qu’« ils sont abasourdis par les changements et se trouvent pris dans un processus de transformation qui leur donne le tournis. Et ce processus est aggravé encore par l'alcool et d'autres drogues. La cause de tout cela est à chercher dans le moment où ce peuple a été séparé de son mode de vie. Il y avait jadis un sens à leur vie qui a complètement disparu. »

Conserver sa culture, son identité ou disparaître

   Alors que Napes Ashini effectuait son premier séjour à Londres, son propre fils adolescent, Andrew, s'est donné la mort. Il exprime ainsi le désespoir de son peuple : « En 36 ans, plus de 400 Innu sont morts dans treize communautés différentes du nord-est du Québec et du Labrador et le problème n'est toujours pas résolu. Nous ne pouvons plus vivre comme cela, dans ce "chaos". […] J'ai peur pour mes enfants, mes neveux et mes nièces. Une personne meurt toutes les deux semaines. Nous nous demandons constamment qui sera le suivant. […]

   Le gouvernement canadien nous a installés dans des réserves exiguës mais nous ne pouvons vivre si loin de nos racines, si loin de notre terre ancestrale. Lorsque nous sommes dans la nature, nous menons nos vies comme nous l'entendons, nous maîtrisons notre destin et notre terre. Nous y vivons en paix avec nos familles, nous ne devons rien à personne et ne dérangeons personne. Aujourd’hui cela n'est plus possible. Le gouvernement canadien veut que nous lui abandonnions nos terres, alors que nous n’aspirons qu’à y retourner et y vivre comme autrefois, afin de les préserver et de protéger notre culture.

   On a également voulu introduire du folklore dans notre culture, comme les plumes, la sweat lodge (hutte à sudation), le dreamcatcher, la sweet grass… Nous n’avions jamais pratiqué de telles choses ni même jamais entendu parler d’elles. Le danger, c’est que les Innu ont commencé à croire à des cultures qui ne sont pas la leur. […]

   Nous n’en pouvons plus de la vie que nous menons actuellement. Nous avons beaucoup de problèmes avec nos jeunes dans les réserves : alcoolisme, drogue, suicide, santé (obésité, maladies cardiaques, diabète…) inconnus chez les Innu avant leur sédentarisation. De nombreux Innu meurent prématurément à cause de tous ces problèmes. Les jeunes sont oisifs, ils n’ont rien à faire, ne savent plus qui ils sont, ne parlent presque plus notre langue, ne connaissent plus les sites traditionnels. Mais ils s’en passent, ils sont bien trop éloignés de notre mode de vie parce qu’ils n’ont aucune responsabilité. Si vous n’avez pas au moins une chose à faire dans la vie, si vous ne savez pas qui vous êtes, ce que vous représentez, si vous n'avez pas d'emploi, vous disparaissez.

   Nous avons pourtant notre propre religion, nos propres valeurs, notre propre musique, nous jouons de nos tambours, mais tout cela n'est plus guère utilisé. Les jeunes ne connaissent plus que la culture occidentale et ils s'éloignent ainsi de ce qu'ils sont vraiment. Pour vivre comme un Innu, comme un chasseur, il leur faut connaître leur propre culture, avoir leur propre identité, sans renier pour autant la culture non-innu, mais il faut qu’ils puissent en distinguer les limites.

   Pourtant, beaucoup d’entre nous parlent encore l’innu, mais ce qui nous manque le plus est de vivre dans la nature et de redevenir le peuple que nous étions. Nous voulons que nos jeunes sachent qui ils sont et quelle est leur culture, ce n’est que de cette manière que nous pourrons redevenir indépendants. » […]

Au nom des intérêts économiques

   Mais pour vivre dans la nature et reconquérir leur indépendance, les Innu doivent lutter contre une société dominante prête à tout pour les "assimiler". En fond de décor, le pillage des ressources naturelles de leur territoire, sur lequel on ne les consulte évidemment pas, comme en témoigne Napes Ashini : « Le gouvernement ne veut pas que les Innu se mêlent des activités minières de leur sous-sol. Je prends comme exemple Voisey Bay où la compagnie INCO a découvert des gisements de nickel : une ville s'est développée avec l’accord de la nation innu, en collaboration avec la compagnie. Mais moins d’une centaine d’Innu y sont employés. Dans les prochaines années, la compagnie envisage de recruter environ 1 000 personnes, malheureusement les Innu, qui n’ont pas de qualifications techniques, en seront exclus. Seuls des postes précaires dans les services de restauration procureront des emplois pour seulement une vingtaine d’entre eux. Au nom de ces intérêts économiques, on a sacrifié notre terre et notre peuple.

   Je m’inquiète aussi de certains projets du gouvernement, comme le barrage de Lower Churchill qui inonderait de nombreuses terres, en particulier nos territoires de chasse. Une fois de plus, ce sont les Innu qui perdront. Ceux qui gagneront seront les non-Innu qui prennent des décisions politiques à notre place. Je ne comprends pas que ces gens puissent avoir autant de pouvoir et de contrôle alors qu’ils sont censés protéger notre terre. Les agences gouvernementales financent des consultants non-innu qui sont avocats, biologistes ou anthropologues. Tous font pression sur nous pour que nous abandonnions nos terres et nos droits. C'est aussi pour cette raison que nous sommes obligés de vivre là où nous sommes aujourd'hui et que plus aucun Innu ne vit sur nos terres ancestrales. Les Blancs pensent que nous sommes des vestiges du passé mais ce que nous constatons c’est que nos vies sont en danger, particulièrement celles des jeunes. »

La Fondation Tshikapisk

   C'est pour tâcher de "reconnecter" les jeunes Innu que Napes Ashini et Anthony Jenkinson ont créé, il y a une quinzaine d'années, la Fondation Tshikapisk. Ses objectifs : soutenir des programmes d’éducation, valoriser la culture innu, en particulier chez les jeunes, et encourager une économie d’autosuffisance grâce à des activités liées à la nature, qui fourniraient des emplois de qualité à la communauté. Ils ont construit un gîte de rondins de bois, sur les rives du lac Kamistastin en plein pays caribou, et c’est parce qu’ils cherchent désespérément des fonds pour en aménager l'intérieur que Napes Ashini s’est rendu en Europe en mai 2004. Lorsque le gîte sera prêt, il pourra loger des amateurs d'écotourisme et de chasse tout en offrant des emplois, de guides par exemple, à de jeunes et de moins jeunes Innu.

   « Ce travail leur donnera confiance en eux et leur permettra de devenir les acteurs de leur propre vie. À Sheshatshit, on donne un peu d’argent aux gens, juste de quoi vivre : une grande majorité d’entre eux reçoivent des aides sociales, certains depuis plus de trente ans, mais parmi eux, nombreux sont ceux qui sont encore illettrés. C’est cette situation que la fondation Tshikapisk veut changer, elle créera des emplois pour que ces gens fassent quelque chose de concret et redeviennent des Innu à part entière. Tous ces savoirs que les Innu possédaient existent encore. Cela ne fait que trois ans que nous ne chassons plus, nous n’aurions pas de problème à retrouver ces habitudes, si on nous prenait au sérieux. Les Innu sont un peuple de chasseurs et si vous les mettez dans la nature, ils se comportent différemment. Vous verrez qu’ils auront de l'assurance et l’esprit d’initiative, ils retrouveront leurs propres moyens de survie. Voilà ce que veut faire la fondation Tshikapisk. »

Françoise Hausfater

www.innu.ca
www.destination.ca/~curybuck

Sources : Les Nouvelles de Survival n° 55 (automne 2004) et 56-57 (hiver 2005)

 

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