Un
séjour dans une quinzaine de villes ; une intervention chirurgicale
délicate à Tulle ; un entretien d’une heure
et demie avec le maire de la ville du Mans en son bureau ; des
milliers de kilomètres dans un minibus inconfortable ; de
nouveau un problème médical – sans gravité - à Strasbourg
; de nombreuses rencontres avec des élèves et des
collégiens qui n’en croient pas leurs yeux et leurs
oreilles, etc. Cet inventaire à la Prévert ne reflète
qu’une infime partie du périple, pendant près
de deux mois, de quatre Indiens représentant trois peuples
indigènes du Nordeste du Brésil.
Cette
année, nous avons été saturés de manifestations
sur l’Amazonie – certaines intéressantes, d’autres
scandaleuses – et nombre d’Indiens de cette région
sont venus. Or, 40 % des Indiens du Brésil, ce qui est considérable,
n’habitent pas en Amazonie. Près de quarante ethnies amérindiennes
regroupant environ cinquante mille personnes habitent dans le Nordeste,
soit 17 % de la population indienne du Brésil. En dépit
de leur nombre, ils souffrent d’un manque de visibilité et
de reconnaissance dans leur propre pays. Ils ont été les
premiers à être confrontés aux envahisseurs portugais.
De très nombreux peuples ont été exterminés.
Ceux, peu nombreux, qui ont réussi à survivre à cinq
cent cinq ans d’ethnocide, luttent encore aujourd’hui contre
l’acculturation, la discrimination et la spoliation de leurs
terres. Nous vous avions annoncé cette visite et le contentement du CSIA
de recevoir cette délégation autochtone exceptionnelle.
En collaboration avec l’ONG brésilienne Thydêwá,
en particulier Samia Essadi, responsable projet de cette visite en France,
le CSIA a co-organisé avec le réseau Relacs (Réseau
des Lieux Associatifs, Culturels et de la Solidarité) leur longue
tournée, en partenariat avec divers mouvements associatifs. Créée
par des Indiens et des non-Indiens, l’association
Thydêwá, qui signifie "Espoir de la terre", travaille
avec huit peuples autochtones de cette région. Grâce à des
ateliers de formation, les Indiens sont eux-mêmes les acteurs des
projets de l’association. Elle a pour objectifs : promouvoir les
droits politiques, humains, économiques et sociaux des Amérindiens
; renforcer et valoriser leurs cultures; améliorer les relations
interculturelles en encourageant le dialogue dans la diversité;
créer un réseau Internet pour permettre l’autonomie
des communautés indigènes et faciliter le contact entre
les différents peuples.
Pressions, violences et menaces Ce fut une grande souffrance pour eux de quitter pendant si longtemps
leurs parents et leur communauté mais ils voulaient crier leur
douleur, divulguer leurs combats. Il leur a fallu aussi surmonter d’autres
obstacles. «
Cela a été très
difficile pour nous d’arriver
dans ce pays du "premier monde", il a fallu affronter les politiciens,
les fonctionnaires des États et la FUNAÏ (1)
et nous sommes de véritables héros » a ainsi déclaré,
le 15 octobre dernier, Kroatym, de la nation kiriri localisée
dans le désert de l’État de Bahia. « Mon peuple
a récupéré il n’y a pas très longtemps
une petite partie de sa terre et, en plus, on doit affronter l’administrateur
local de la FUNAÏ. Il veut nous commander, il ne respecte ni le
cacique (2), ni les chefs traditionnels et spirituels et veut m’empêcher
de sortir de la réserve, alors que ce n’est pas à lui
que je dois rendre des comptes. » Iranawy Si, Pataxo-Hãhãhãe qui habite le sud de
l’État de Bahia, est l’incarnation même de la
violence extrême subie par les Indiens. Un de ses frères,
Gaudino, est devenu tristement célèbre pour avoir été brûlé vif
sur un banc à Brasilia tandis qu’un autre, Cravino, a été découpé en
morceaux !! « Seize leaders de ma tribu ont été assassinés
depuis 1982, date à laquelle nous avons réoccupé une
petite partie de notre territoire. Les assassins sont connus mais la
justice est corrompue, les politiciens exercent des pressions, jamais
dans tout le Brésil l’assassin d’un Indien n'est allé en
prison. Nous sommes ici pour demander votre secours, nous savons bien
que le président Chirac est en bon terme avec Lula, il faudrait
qu’il lui écrive, nous vous demandons de faire pression.
Nous continuerons à nous battre pour récupérer la
totalité de nos terres ancestrales. » Maya Maria Muniz, "l’ancienne", également Pataxo-Hãhãhãe,
respectée de tous et d’une énergie impressionnante,
a déjà été agressée et continue à faire
l’objet de menaces. Elle a été la première
enseignante indigène. « Ils veulent me faire taire parce
que je suis professeur à l’école, je me suis battue
pour faire un enseignement différencié, j’enseigne,
en plus des matières prévues au programme, nos coutumes,
nos chants traditionnels. Je suis fonctionnaire de la FUNAÏ et ils
disent que je n’ai pas le droit de critiquer mais, malgré le
danger, je veux crier car je suis angoissée pour l’avenir
de mon peuple, jamais ils ne pourront me faire taire. Le gouverneur de
Bahia a une grande ferme où il fait de l’élevage
extensif et nos grands ennemis à tous sont les propriétaires
terriens. » La courageuse Maya a aussi un grand sens de l’humour.
Lors d’une conférence à la faculté d’ethnologie
de Strasbourg, elle a déclaré : « Nous, Indiens,
sommes nos propres ethnologues puisque, quand ils viennent, ils nous
interrogent, donc ils ne savent rien. »
Nous avons besoin de votre soutien «
Ils disent qu’il n’y
a plus d’Indiens au Brésil
mais, quand ils sont arrivés, il y en avait plus de cinq millions
représentant mille deux cent ethnies et, maintenant, nous sommes
environ cinq cent mille (3) soit environ deux cent trente ethnies » a
indiqué Atiá Fernando, Pankararu dont la nation vit au
bord du fleuve São Francisco dans l’État de Pernambuco. « Les
peuples indigènes dépendent de la FUNAÏ mais celle-ci
est aux ordres des grands propriétaires terriens. Et nous sommes
très déçus par Lula, pour qui j’ai voté et
qui avait signé avec les leaders indiens une lettre de "compromis" avant
son élection. Il n’a pas tenu sa parole. Je veux parler
d’une chose très grave qui est le détournement du
fleuve São Francisco (voir article p. 18-19). C’est un projet
ancien mais Lula vient de le ressortir pour qu’il soit réalisé.
C’est un très grand fleuve, qui fait 2 300 kilomètres,
et ils veulent totalement changer son cours pour qu’il traverse
trois États du Nordeste, et ceci sans véritable étude
d’impact, uniquement au bénéfice de grands propriétaires
terriens. C’est un projet pharaonique qui va avoir de terribles
conséquences pas seulement pour les Indiens mais aussi pour les
Noirs, les Sans terres et autres, bref tous les pauvres. Nous sommes
unis, nous avons fait des réunions et je suis prêt à tout
pour arrêter ce projet. D'ailleurs, je suis déjà allé en
prison. Nous, les Indiens, ce que nous voulons, c’est revitaliser
le fleuve São Francisco qui est très pollué et aussi,
ensablé, car tous les arbres de ses berges ont été coupés.
Un malade ne peut pas donner son sang. Cela va être une lutte très
dure et nous avons besoin de votre soutien. Nous avons, déjà prêt,
un contre-projet. »
Des échanges
intenses Le 15 octobre a été une journée exceptionnelle avec
cette importante délégation. Le public a véritablement
apprécié la puissance de leurs témoignages et l’intensité de
leur rituel final. Mais nos invités ont fait également
des rencontres importantes. Nous avons eu la chance de déjeuner
avec Henri Morales, leader amérindien guatémaltèque
reconnu au niveau international, et les échanges ont été fructueux
; il y a eu également la présence très attentive
de Sally Tisiga, Kaska du Canada, qui découvrait la problématique
indigène du Brésil. Enfin, Adilson Nunes de la Direction
brésilienne de RFI (Radio France Internationale), très
sensible à la situation des Indiens de son pays, a fait le chemin
jusqu'à Bobigny pour une longue interview qui a été diffusée
sur diverses radios brésiliennes, ce qui a dû gêner
bien du monde dans ce pays nationaliste. Atia Fernando, très politisé, a insisté sur le fait
que sa lutte était également la nôtre, qu’il
avait eu le temps de voir qu’en France aussi il y avait des exclus,
que l’on pouvait compter sur leur appui, qu’il pouvait écrire à notre
président pour soutenir nos luttes !! Compte tenu des dangereux nuages qui s’accumulent sur nos têtes,
nous avons bien besoin des combats courageux et actifs des peuples autochtones
comme force de résistance à la mondialisation néo-libérale. Nous allons suivre attentivement l’évolution de la situation
dans leur région afin d’intervenir si besoin est. Déjà,
nous savons qu’au retour de leurs deux déléguées,
les Indiens pataxo-hãhãhãe avaient entrepris une "retomada",
c’est à dire une réoccupation pacifique d’une
partie de leur territoire, ce qui est toujours une action à risques.
1)
Fondation Nationale de l’Indien, organisme fédéral
responsable de tout ce qui concerne les Indiens. [ retour
au texte ] 2) Chef politique. [ retour au texte ] 3) Cinq cent mille environ ne sont pas comptabilisés
car ils habitent en ville.
[ retour au texte ]