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Parc national de Guyane
L A   G U Y A N E   E S T   M A L   " B A R R É E "

        RETOUR AU BULLETIN | COMMISSION GUYANE

Tel un navire sans gouvernail, la Guyane, sa forêt et ses populations, étourdies par les sirènes de ce développement dont on fait tant les louanges, foncent droit sur les récifs. L’Avant-projet pour la création du parc national de Guyane, un document en deux volumes dont nous n’avons fait qu’une première lecture, nouvelle mouture d’un projet dont la réalisation a été dix fois différée, fait à nouveau la démonstration de l’incompatibilité entre le mode de vie des Amérindiens et le "progrès" dont on dit vouloir les faire bénéficier.

   L’idée que l’on puisse préserver – ou, tout au moins, ne pas détruire – l’intégrité des environnements et des cultures avec la création du Parc de Guyane a disparu avec le rapport Giran sur la législation des parcs nationaux en France, qui est examiné par l’Assemblée Nationale depuis le 30 novembre dernier (1).
Ce projet de loi superpose des impératifs "économiques" à des impératifs "écologiques". Il faut donc qu’un parc "rapporte". C’est à cette seule condition que la majorité des élus locaux et les "développeurs" de tout poil ont pu accepter, non sans réticence, le principe de la création d’un parc national en Guyane.

Chronique d’un désastre annoncé : le tourisme
   L’idée de développer dans la commune de Camopi un tourisme limité paraît correspondre – quelle que soit notre opinion personnelle, plus que réservée, sur le sujet – à la volonté d’un certain nombre des habitants, à l’unique condition que ce tourisme se déploie à l’extérieur des villages et que les habitants soient associés, au plus haut niveau, à la gestion de cette activité. Cela implique la formation préalable des Amérindiens non seulement comme guides mais comme administrateurs. Les choses ne doivent donc pas se faire dans la précipitation. L’application des nombreux codes déontologiques de comportement des "visiteurs" (les Amérindiens préfèrent ce mot à celui de "touristes") doit être stricte et adaptée aux conditions locales, ce qui nécessite, là encore, une formation, mais des touristes cette fois.
On a bien compris que la création du Parc national, dans les conditions définies par l’avant-projet, entraînera ipso facto l’abrogation – tant souhaitée depuis longtemps par les "développeurs" de la côte - de l’arrêté préfectoral de 1970, qui interdit de pénétrer sur le territoire indien sans autorisation préalable. Il est donc d’autant plus important de contrôler le flux touristique, ce qui ne va pas de soi. Les tour-opérateurs, comme l’incontournable Takari Tour (mais il y en a beaucoup d’autres !), qui se préparent, ne manqueront pas de se précipiter sur cette manne… Une étude d’impact préalable devrait être faite pour évaluer les conséquences écologiques et culturelles d’un tourisme, même mesuré, dans ces zones extrêmement fragiles. Or, cela n’est pas prévu dans l’avant-projet.
De plus, nous apprenons déjà que Joseph Chanel, le maire de Camopi, a lancé à la radio une invitation aux agences de tourisme pour qu’elles viennent s’installer à Camopi. Là, il n’est plus question d’un tourisme limité et tout est à craindre !

De nouvelles infrastructures ?
   En observant la croissance démographique des peuples amérindiens, il faudrait peut-être, en effet, envisager d’autres infrastructures (écoles notamment) pour répondre aux besoins des communautés. La création possible – le long de l’Oyapock et de la Camopi - de nouveaux villages devrait être encouragée, comme Jean Hurault, récemment disparu et auquel nous rendons hommage ici, l’a toujours préconisé. Il ne faut d’ailleurs pas oublier qu’il y a eu sans doute plusieurs dizaines de milliers d’Indiens en Guyane au XVIIme siècle.
   Mais il faut reconnaître que la "technologisation" des cultures (moteurs hors-bord, fusils, déchets non biodégradables, etc) s’accompagne, qu’on le veuille ou non, d’une perte des savoirs écologiques. D’autre part, "l’anthropisation" est toujours dommageable pour l’environnement. La solution de villages dispersés semble donc être meilleure que les grands rassemblements – comme aujourd’hui autour de Camopi – qui sont néfastes à la vie sociale comme à la vie naturelle.
Il est aussi prévu qu’à Camopi, un architecte français construise 50 maisons pour les Amérindiens dans un style qui n’aura rien de traditionnel. Là, on est en pleine contradiction avec ce qui est pourtant affirmé dans l’avant-projet concernant le "respect des cultures locales". Un projet similaire avait été clairement refusé par la population voici quelques années. A-t-elle été "convaincue" cette fois ?

L’ombre de l’exploitation minière plane toujours…
   La surface réellement protégée, annoncée dans cet avant-projet, n’est plus que de 19 000 km², soit bien inférieure à ce qu'elle devait être dans le projet originel. De plus, des trois ou quatre communes vraiment concernées, seule la situation de Camopi apparaît avec clarté.
   Les nombreux habitants avec lesquels nous avons pu discuter du "projet Parc" nous ont toujours affirmé leur opposition à toute forme d’exploitation minière, particulièrement aurifère, dans le cadre de la commune et la position du conseil municipal paraît, sur ce point, correspondre à la volonté des intéressés.
Nous pouvons quand même craindre, à la lecture de cet avant-projet, que le fleuve Maroni, ainsi que les populations wayana et émérillon qui y ont leurs villages, soient sacrifiés aux orpailleurs. Ne vient-on pas de baisser le prix du gas-oil en Guyane pour favoriser l’exploitation aurifère ? Il y a plus de concessions d’exploitations aurifères côté Maroni que côté Oyapock. Et, à l’est, il y a le parc naturel brésilien Tumucumaque. Cela ferait plutôt mauvais effet de voir du côté français s’installer des grandes compagnies minières. Car lorsqu’il est question d’autoriser l’orpaillage dans le contexte large du Parc, il ne s’agit pas, il faut bien le comprendre, d’un orpaillage "artisanal". Les élus locaux et autres "développeurs" envisagent forcément une exploitation "industrielle" qui ne fera que remplacer l’exploitation illégale (qui ne rapporte pas suffisamment aux "Guyanais") sans la rendre nécessairement moins destructrice pour l’environnement.
   À la page 20 de l’avant-projet, il est dit qu’il ne faudrait pas d’exploitation aurifère « en amont et à proximité des zones de vie ». Or, tous les villages amérindiens de la commune de Maripasoula sont sur les rives du Maroni ou du Tampok. Est-ce à dire que l’orpaillage ne concernerait que l’agglomération de Maripasoula et les communes de Papaïchton et Saül (cette dernière plus "riche" semble-t-il) ? Quant à la note 15 de la page 10, elle minimise les effets de pollution par le mercure non-naturel. Est-ce pour mieux faire passer l’idée que l’orpaillage peut être "propre" ?
   Enfin, on ne soulignera jamais assez l’absurdité qui consiste à permettre une exploitation minière dans le cadre d’un parc naturel !!! Même si on interdit l’utilisation du mercure, les dégâts restent considérables et, pour les Amérindiens, les cours d’eau deviennent imbuvables et la pêche impossible.

Un projet colonial
   Lorsqu’on apprend, dans un alinéa discret de ce document (p. 19) « la récente décision de rendre les fleuves de Guyane navigables », on n’en croit pas ses yeux. Une telle idée, digne, si l’on peut dire, d’un programme colonial des plus durs tels qu’ils sont hélas mis en place au Brésil, au Canada et ailleurs, est simplement démente et annonce une catastrophe écologique et culturelle sans précédent. Véritable route dans l'univers végétal, le fleuve rythme la vie et a largement influencé les populations qui l'habitent. Va-t-on dynamiter les fameux sauts, ces labyrinthes de roc et d’eau qui forment autant de chutes et de rapides, difficiles à franchir mais indispensables à l’équilibre écologique et identitaire de la Guyane ?
Et, cerise sur le gâteau, Brigitte Wyngarde et Cécile Kouyouri nous apprennent que le gouvernement français va céder les terres domaniales aux communes concernées par le "projet Parc". Nous pouvons maintenant craindre de voir arriver en Guyane ce qui s’est passé aux États-Unis voici un peu plus d’un siècle, avec la politique de parcellisation des terres indiennes (loi Dawes ou General Allotment Act de 1887), politique qui amena la perte par les populations des deux tiers de leurs territoires. En Guyane comme ailleurs, la question du droit foncier autochtone – dans un sens plus culturel qu’historique – est aujourd’hui cruciale et conformément, sur ce point au moins, aux positions de la FOAG (Fédération des Organisations Amérindiennes de Guyane), nous sommes conscients qu’il est grand temps de s’y pencher.
Il y aurait bien des choses à dire, sur le plan humain, à propos de l’utilisation de concepts comme "développement", "retard en infrastructures", "enclavement géographique" (p. 16), "évolution originale et progressive" (p. 18) qui ne sont employés que par rapport à des critères occidentaux. L’idée que « la volonté d’intégration sociale est manifeste eu égard au nombre d’enfants scolarisés sur le littoral » (p. 18-19) est complètement infirmée par les intéressés, qui souhaitent conserver toutes leurs spécificités culturelles et linguistiques.
   L’idée de "valorisation" de l’artisanat par une commercialisation nous paraît aussi, bien sûr, sujette à caution, mais nous livrerons une réflexion plus approfondie dans un prochain bulletin, en fonction d’une actualité, répétons-le, bien sombre.

La Commission Guyane

1) Libération du 30/11/05 [ retour au texte ]

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