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Pine Ridge / Dakota du Sud
V E R S   L ' A U T O S U F F I S A N C E   É C O N O M I Q U E  ?

   

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La réserve de Pine Ridge est souvent dépeinte comme l’une des plus défavorisées et marginalisées des États-Unis, voire comme le district le plus pauvre de l’hémisphère nord. Pourtant, que ce soit en écoutant les délégués lakota à Paris ou en se rendant sur place, ce qui frappe le plus est bien le foisonnement d’idées et d’initiatives au sein de différents tiyospaye (familles élargies) afin de mettre en place des micro-économies d’autosubsistance capables de satisfaire les besoins des communautés.

   Depuis la venue d’Henry Red Cloud en janvier dernier à Paris, nous suivons l’évolution des projets menés par les tiyospaye Red Cloud, Red Shirt et BraveHeart, en partenariat avec l’association universitaire Village Earth (voir La Lettre de Nitassinan nos 28-29).
   En juin, plusieurs membres du CSIA ont répondu à l’invitation d’Henry Red Cloud et ont pu se rendre compte à quel point la motivation et l’optimisme reprennent le dessus pour beaucoup de résidents lakota de Pine Ridge qui n’en peuvent plus d’attendre. Ce qu’explique très bien Henry : « Il ne faut plus attendre. On refuse maintenant l’argent du gouvernement fédéral. Ça n’a pas été facile. Les conditions de vie sont tellement difficiles ici, on est tellement pauvre, que quand on reçoit un chèque au courrier, on l’encaisse. Mais c’est fini. On a attendu trop longtemps. On a attendu un travail. On a attendu qu’on nous donne une maison décente. Pour ça, il faut que quelqu’un meure. Sinon, il faut attendre encore parce qu’aucun hébergement supplémentaire n’a été construit depuis bien longtemps. S’il y avait une formation qui récompensait l’attente, tous les Lakota seraient diplômés depuis très longtemps. »
   En effet, c’est uniquement dans les années 1960 que des logements sociaux ont été construits sur la réserve. Depuis, la liste d’attente est longue et les logements tombent en ruine. « Parfois, quatre ou cinq familles vivent dans la même maison. Ça peut aller jusqu’à une vingtaine de personnes. La mauvaise aération entraîne de la moisissure et ensuite les gens tombent malades. » De plus, les méthodes d’attribution de ces logements ne respectent pas le mode de vie traditionnel. « Souvent, la maison qui est attribuée n’appartient pas à la communauté d’où sont issus les gens et ils ne veulent pas aller habiter là-bas. Mais si on refuse une fois, on est rayé de la liste. Il faut encore attendre dix années de plus. »

Récupérer ses terres et y vivre
   Pourtant, il y a une solution au découragement et à ces conditions de vie très difficiles. Pour Henry, il s’agit avant tout de montrer l’exemple afin que d’autres familles, d’autres tiyospaye comprennent que c’est possible et empruntent le même chemin. Celui du retour à la terre(1) et à l’utilisation de ressources naturelles, à la fois pour la construction des habitations mais aussi pour une économie autosuffisante.
   « Je regarde autour de moi, ici en Terre indienne, et quand je vois tout ce qu’on peut utiliser, toutes nos ressources naturelles, je vois bien que ça ne coûte pas des millions. Regardez la terre, c’est comme un supermarché ! Partout dans le monde, il y a ce même mouvement de retour aux ressources disponibles sans besoin d’énormément d’argent. On a tout ce qu’il nous faut à portée de main. Il faut juste savoir comment s’en servir. Si on a beaucoup de bois sur sa réserve, il faut construire des maisons en bois. Ou bien des maisons en terre, en adobe, si on habite sur les réserves du Sud-Ouest. Et on obtient une bien meilleure isolation et de bien meilleures constructions. Mais on n’a pas besoin d’attendre que le Conseil tribal nous donne une maison. »

Rendez-vous en janvier !
   Du 20 au 27 janvier prochains, Henry sera de retour en France pour nous exposer l’évolution des différents projets entrepris sur les terres de son tiyospaye. Le jardin biologique et la serre prennent de l’ampleur. De nouvelles éoliennes sont en cours de construction. Des bisons ont de nouveau été réintroduits sur les terres d’autres tiyospaye grâce au programme d’adoption Village Earth, qui s’étendra encore à l’avenir puisque les trois tiyospaye qui ont déjà accueilli des bisons ont promis d’offrir le premier petit de leur bande à d’autres familles étendues. Un projet de coopérative d’élevage est également à l’étude afin de pouvoir partager les frais d’équipement et de marketing. L’espoir donne des ailes et l’enthousiasme est contagieux…

Le chanvre industriel, espoir d’indépendance économique ?
   Du côté de Manderson, la motivation est tout aussi présente malgré les nombreuses tentatives de découragement des instances fédérales.
Depuis 2000, les membres du tiyospaye WhitePlume plantent du chanvre sur une partie de leurs terres. Pourtant, ils n’ont pas encore pu effectuer une seule récolte. En effet, chaque été, des raids de la DEA (Brigade des stupéfiants américaine) saisissent et détruisent la totalité des cultures.
   Pour les WhitePlume, il n’y a cependant pas d’industrie plus appropriée que le chanvre pour garantir l’émancipation économique. Actuellement, ils gagnent 450 dollars par an grâce à la location de leurs 160 acres (64 ha) à des éleveurs de bétail non-lakota. Or, les revenus qu’ils pourraient retirer de la culture du chanvre planté sur une acre et demie (0,6 ha) ont été estimés entre 12 000 et 20 000 dollars.
   De plus, pour être en accord avec leur vision du monde tout en cherchant une façon de s’en sortir économiquement, les Lakota ont toujours souhaité développer une activité qui ne nuise pas à l’environnement et qui soit bénéfique pour tous. Le chanvre industriel répond à tous ces critères puisque, contrairement à l’élevage du bétail qui peut causer des dommages irréversibles aux pâturages et à l’écosystème en général, il n’abîme pas la terre et se cultive sans pesticide. Certains Lakota voient même dans le chanvre un "nouveau bison" puisqu’il se décline en d’innombrables utilisations : fibres textiles, construction, papier, etc. Pourtant, la culture du chanvre est loin d’être un long fleuve tranquille…

Une hypocrisie de plus
   En effet, en 1998, le Conseil tribal lakota a voté la légalisation du chanvre industriel, en autorisant de ce fait la culture sur la réserve de Pine Ridge. Toujours en 1998, le gouvernement fédéral a déclaré cette même réserve "zone d’émancipation fédérale" afin « d’aider les individus et les communautés à se réaliser et à devenir des citoyens à part entière. » Cela allait de pair avec la politique fédérale à l’égard des Amérindiens qui viserait, officiellement, l’autodétermination et l’indépendance économique des populations amérindiennes.
   Officiellement. Car les faits sont bien différents et, encore une fois, les décisions du Conseil tribal ne sont pas respectées au niveau fédéral. La DEA assimile le chanvre industriel à une drogue illégale et, depuis 2000, date de la première plantation, détruit chaque année les cultures des WhitePlume.
   « Avant, ils ne pouvaient pas différencier les bons Indiens des mauvais alors il fallait tous nous tuer. Aujourd’hui, ils ne savent pas différencier le chanvre de la marijuana, alors ils détruisent tout » a déclaré Debra WhitePlume, avant d'ajouter qu’il ne s’agit que d’un acte hypocrite de plus de la part du Gouvernement fédéral puisque, par les accords du GATT et de l’ALENA, il autorise des pays comme le Canada à cultiver le chanvre et à en exporter les produits manufacturés au sein même des États-Unis !
   Pour Debra WhitePlume, il s’agit d’une nouvelle attaque à la souveraineté de son peuple et c’est bien ce qu’elle est venue dénoncer en Europe lors du Forum permanent des Peuples autochtones à Genève. Les contradictions entre les déclarations fédérales officielles et les faits ont toujours été nombreuses en terre indienne. L’affaire du chanvre des White Plume en est un nouvel exemple.
   Ce qui est en jeu dans cette affaire, c’est donc bien la souveraineté tribale, qui n’a d’ailleurs jamais été un des objectifs de la politique américaine. Militante de l’AIM (American Indian Movement), Debra WhitePlume n’en est pas à son premier combat face aux autorités fédérales. Dans les années 1970, au cours du règne de la terreur sur la réserve de Pine Ridge, des membres de sa famille sont tombés sous les tirs du FBI et d’autres ont été gravement blessés (dont son propre fils). En 1997, elle a créé avec son mari, Alex WhitePlume, l’association Owe Aku, "Revitaliser et préserver le mode de vie lakota", à travers laquelle elle continue son combat contre le racisme et l’intolérance dont a été et est toujours victime son peuple. Elle souhaite « décoloniser les esprits des Lakota » et leur apprendre à développer des initiatives aussi bien politiques qu’économiques afin d’affirmer et de renforcer leur souveraineté.
   Le 12 décembre dernier, c’est devant la 8ème Cour d’Appel de St Louis, Missouri, que le tiyospaye WhitePlume s’est fait entendre. Les juges Beam et Bye ont admis qu’il était totalement absurde d’introduire des produits sur le territoire américain tout en en interdisant la culture. De plus, ils ont mis en avant l’absence de justification rationnelle qui excuserait les actes de violence de la DEA. Enfin, le juge Beam a trouvé qu’il était idiot que le Congrès cautionne le développement économique des nations indiennes par l’intermédiaire des casinos tout en l’interdisant quand il s’agit de cultiver le chanvre.
   Cependant, la décision du tribunal ne sera rendue que courant 2006. La Cour saura-t-elle entendre la volonté d’une communauté d’atteindre l’autonomie économique ? Le chanvre poussera-t-il de nouveau à Manderson l’été prochain ?

Sophie Gergaud
Sources : www.villageearth.org / www.bringbacktheway.com


1) Les Lakota possèdent des terres qui leur ont été attribuées légalement par le General Allotment Act de 1887, puis qui leur ont été retirées pour être gérées par le BIA (Bureau des Affaires Indiennes) lorsque les personnes concernées étaient déclarées "incapables" de s’en occuper. Depuis, le BIA loue ces terres pour des sommes dérisoires à des éleveurs non-indiens. Village Earth apporte conseil et soutien logistique aux Lakota qui souhaitent récupérer les terres qui leur appartiennent légalement.
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