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San Francisco Peaks / Arizona
U N   J U G E M E N T   Q U I   P O U R R A I T   F A I R E   B O U L E   D E   N E I G E?

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    Vous avez été nombreux à nous renvoyer la pétition contre le développement de la station de ski Snowbowl et la fabrication de neige artificielle à partir des eaux usées de Flagstaff, et nous vous en remercions. Alors que les tribus amérindiennes et les groupes écologiques continuent de manifester devant le tribunal de Prescott, on ignore toujours quand le juge Paul Rosenblatt rendra son verdict afin de clore une affaire bien plus compliquée qu’il n’y paraît.

   Le juge Rosenblatt souhaitant entendre les différentes parties avant de prendre sa décision, les témoignages ont repris au tribunal de Prescott, en Arizona, le 2 novembre dernier. Le président navajo, Joe Shirley, fait partie des plaignants dans l’affaire qui oppose six tribus amérindiennes d’Arizona à la station de ski Snowbowl. Il a d’ailleurs organisé un convoyage en car pour les membres de la Nation navajo qui ne pouvaient pas se rendre aux audiences par leurs propres moyens.
Les témoignages terminés, le juge n’a pourtant toujours pas rendu son verdict. Et ce n’est pas anodin. Au-delà de la désacralisation d’un site amérindien et de l’usage d’eaux usées pour la fabrication de neige artificielle, c’est la gestion des terres fédérales à l’échelle de la Nation qui est en jeu.

Les San Francisco Peaks, un monument religieux ?
   En effet, si les droits religieux des communautés amérindiennes l’emportent sur la capacité du Service des Forêts à décider de l’utilisation des San Francisco Peaks dans l’affaire Snowbowl, cela créera un précédent qui donnera la possibilité à 550 tribus à travers le pays de dicter aux agences fédérales la manière de gérer leurs terres. « Pratiquement tous les sites sacrés que les tribus possèdent sont sur des terres fédérales » a déclaré Ray Ramirez, du Native American Rights Fund, une association à but non lucratif. « C’est un problème très, très important en terre indienne. La spiritualité est tout ce qui reste aux Indiens et elle leur est progressivement enlevée par des évènements comme ceux-là. » « Ce sont des millions d’hectares de terre fédérale qui sont en jeu ici » a quant à elle affirmé Janice Schneider, avocate des propriétaires du Snowbowl. Il s’agit, entre autres, du Grand Canyon, du Rainbow Bridge, du Mont Rushmore et de milliers d’autres sites, considérés sacrés par les Amérindiens et pourtant situés sur des terres fédérales.
   En 1983, les tribus navajo et hopi avaient déjà porté plainte contre le développement de la station de ski. Les cours fédérales avaient alors jugé qu’il pouvait avoir lieu, une station de ski rudimentaire existant déjà et les droits religieux des tribus n’ayant pas pour autant été bafoués puisque ces dernières pouvaient toujours utiliser d’autres endroits de la montagne. Tant que le site, aujourd’hui connu sous le nom de Snowbowl, ne recouvrirait pas complètement les lieux de pratique religieuse des tribus concernées, celles-ci perdraient. Aujourd’hui, les avocats de la défense ne voient pas pourquoi cette décision serait remise en cause.
   De plus, toujours selon ces avocats, statuer en faveur des six tribus qui ont déposé la plainte équivaudrait à autoriser le contrôle de l’utilisation du bien commun, de terres appartenant au domaine public, par les croyances religieuses. En d’autres termes, autoriser les religions tribales à dicter la politique que devrait suivre le Service des Forêts érigerait les San Francisco Peaks en monument religieux. Or, d’après le premier amendement de la Constitution, le gouvernement fédéral ne peut établir ni interdire des pratiques religieuses.

Des lois pour un jugement favorable aux Amérindiens
   Mais depuis le procès de 1983, le Congrès a passé plusieurs lois en faveur du respect des croyances des Amérindiens. À la lumière du RFRA (Religious Freedom Restoration Act) de 1993, on peut imaginer que, pour avoir une chance de gagner, les tribus n’auraient à prouver que l’impact négatif de la fabrication de la neige sur leur religion.
   « Il est évident que la fabrication de la neige pèsera sur la manière dont les plaignants pratiqueront leurs croyances » a déclaré Howard Shanker, représentant, entre autres, la Nation navajo et Sierra Club. Même s’il n’y a pas, au sein de la zone du Snowbowl, d’autel spécifique ou de monument vital pour les croyances des tribus amérindiennes concernées, la montagne tout entière peut être considérée comme un site sacré, d’après le RFRA. Grâce à cette loi, pour gagner un procès, les tribus n’ont plus à prouver que le lieu subissant le préjudice est le seul site sacré de leur religion.

Un juge plutôt sensible
   Lors des audiences, le juge Rosenblatt s’est montré sensible à la fois à la problématique de l’environnement et à celle des Amérindiens, s’adressant aux avocats de la défense en ces termes : « Nous vivons tous dans le même secteur et nous savons tous à quel point les monts San Francisco ont une signification religieuse, pour les plaignants et pour tout le monde. » Lorsque l’avocate de la partie adverse a affirmé qu’il y a beaucoup d’autres endroits où les Amérindiens qui ont intenté un procès à Snowbowl pourraient pratiquer leur religion, le juge lui a répondu : « J’espère que vous ne suggérez pas aux plaignants d’utiliser une autre montagne ? »
   De plus, il a posé de nombreuses questions aux dirigeants du Snowbowl sur la qualité de l’eau et a notamment remis en question tant les tests sanitaires effectués que les recommandations d’usage qui ont été annoncées. « On nous a dit de ne pas avaler ce qui est jaune. Mais la neige artificielle ne sera pas jaune et on ne saura pas la distinguer de la neige naturelle. »

Une issue pourtant incertaine
   Pourtant, d’après Eugene Volokh, professeur à l’université de Californie à Los Angeles et spécialiste des questions de religion en rapport avec la loi, Snowbowl risque de gagner si les tribus n’invoquent que les droits religieux. « Si leur seul argument est que la fabrication de la neige artificielle est blasphématoire et que le développement du site de loisirs est une atteinte à l’aspect sacré du lieu, les plaignants perdront, c’est sûr. » De toutes les plaintes déposées par les Amérindiens pour des cas similaires, où le gouvernement fédéral exerçait son autorité de propriétaire en développant ses terres, portant ainsi préjudice aux sites sacrés qui s’y trouvaient, aucune n’a été jugée en faveur des tribus. Selon les études de droit menées sur le sujet, ce serait parce que « les cours fédérales ne comprennent pas les religions indigènes. La jurisprudence s’appuie sur une vision du monde qui sépare la terre de la religion, l’histoire de la spiritualité et les croyances de la pratique. Ces distinctions […] font sens pour les religions judéo-chrétiennes […] qu’il est possible de pratiquer partout. »(1)
   Le procès aura au moins montré qu’au-delà des intérêts religieux des tribus et de l’impact sur l’environnement, c’est la gestion même de toutes les terres fédérales sur lesquelles se trouvent des sites sacrés pour les Amérindiens qui est en jeu. Et ce sera la première fois que cette loi de 1993 aura été utilisée dans le cadre des sites sacrés tribaux. Les San Francisco Peaks risquent bien de faire boule de neige…

Sophie Gergaud

1)In Carpenter Kristen, In the Absence of Title, Responding to Federal Ownership in Sacred Sites Cases, New England Law Review, 2003

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