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Chiapas / Mexique
" L ' A U T R E   C A M P A G N E "  D E   L ' E Z L N

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Au Mexique, alors que la campagne en vue des élections présidentielles du 2 juillet prochain bat son plein, l'EZLN (Armée Zapatiste de Libération Nationale) entame une nouvelle étape de dialogue et de construction d'alternatives avec la société civile. Cette proposition, qui est partie de la "Sixième Déclaration de la forêt Lacandone" (juin 2005) a été baptisée "l'Autre Campagne".

   Depuis le passage dans le sud du Mexique des ouragans Stan (le 5 octobre) et, dans une moindre mesure, Wilma (le 21 octobre), la moitié du Chiapas est dans un état de vulnérabilité extrême. Dans les États de Veracruz, Hidalgo, Puebla, Oaxaca et Chiapas, où les dommages les plus importants ont été enregistrés dans les zones rurales et dans les quartiers pauvres des villages et des villes, des millions d'hectares ont été ravagés et l'unique récolte annuelle parfois détruite. Les chiffres varient mais on calcule entre une dizaine et une centaine de morts.
   Plusieurs instances civiles intégrantes du Red de Organizaciones para la Emergencia en Chiapas (Réseau d'organisations pour l'urgence au Chiapas) ont dénoncé dès le mois de novembre l'insuffisance et l'inefficacité de l'aide humanitaire apportée aux populations rurales de différentes régions. Le sud du Mexique n'a pas reçu la même attention que le pôle touristique de la Riviera Maya et de Cancún, où les dégâts causés par Wilma ont généré une réponse économique très rapide. La reconstruction prendra beaucoup de temps et l'on craint une augmentation de la migration déjà croissante, autant mexicaine que centraméricaine, toute la région ayant été affectée par le passage des deux ouragans. Des tentatives de capitalisation, à des fins de prosélytisme, d'une partie de l'aide humanitaire par des acteurs politiques ont également été dénoncées.
   Dans la zone d'influence zapatiste, on note d'autre part, ces derniers mois, un contexte social prêt à imploser suite à certains conflits qui pourraient dériver en situations de violence généralisée, surtout dans les zones de Chilón et Las Margaritas. C'est donc dans un climat extrêmement fragile à tous points de vue que l'EZLN lance son "Autre Campagne".

Nous sommes là
   Face au constat de la crise de la démocratie représentative, l'EZLN n’envisage pas de nouvelles négociations avec un prochain gouvernement, sur lequel elle ne fonde aucun espoir. Se positionnant « en bas à gauche », elle vise à construire un plan de lutte nationale anticapitaliste. Comme l'annonçait déjà son communiqué "La Rébellion et les chaises" (octobre 2002), pour elle, à moyen terme, peu importe qui s'assied sur la chaise (ici présidentielle), ce qui compte, c'est le concept de chaise, le concept de pouvoir.
   Après une série de réunions avec différents acteurs zapatistes de la forêt Lacandone, en août et septembre 2005, "l’Autre Campagne" a débuté en janvier. Son but est d’établir un diagnostic, de la situation dans les différents États d’une part, des réponses de la société civile d’autre part. C'est le sous-commandant Marcos, renommé pour l'occasion "sous-délégué Zéro", qui est chargé de ce travail. « C'est à moi de sortir le premier pour voir dans quel état se trouve le chemin que nous allons parcourir, voir s'il y a des dangers et apprendre à connaître le visage et la parole de ceux qui, tout en étant différents de nous, sont néanmoins compañeros et compañeras. […] S'il venait à m'arriver quelque chose, sachez que ce fut un orgueil de lutter à vos côtés, vous avez été les meilleurs maîtres et dirigeants, et je suis sûr que vous continuerez à mener notre lutte dans le droit chemin, en nous enseignant, à nous tous, à être meilleurs, à travers le mot "dignité". Nous sommes du vent, nous ne craignons pas de mourir dans la lutte. La bonne parole a été semée en bonne terre, cette bonne terre ce sont vos cœurs, et en eux fleurit déjà la dignité zapatiste. »
   Son parcours, qui se poursuivra à travers les différents États du Mexique jusqu'au mois de juin, a commencé à San Cristobal de las Casas, dans l'État du Chiapas, le 1er janvier. Le commandant David a rappelé à cette occasion : « À douze ans du soulèvement armé contre l'oubli, contre l'humiliation, contre le mépris et contre toutes les injustices que nous avons souffert, nous les peuples indigènes, et tous les peuples du Mexique, nous vous disons que nous sommes là, que nous serons là, et aussi dans tous les autres lieux, c'est pour ça qu'aujourd'hui, 1er janvier 2006, nous nous rencontrons à nouveau dans cette même ville de San Cristobal. […] Mais aujourd'hui, nous sommes plusieurs milliers de bases de soutien [...] pour initier formellement la prochaine étape que nous avons décidé de mener en tant qu'EZLN, avec des centaines de milliers de compañeros et compañeras du Mexique et du monde, ceux qui ont faites leur la Sixième Déclaration de la forêt Lacandone et l'Autre Campagne pour ouvrir des voies, pour ouvrir des portes et frapper le cœur des autres frères indigènes et non indigènes, pauvres comme nous, et pour tous ceux et celles qui veulent un réel changement dans notre pays, et construire une vraie société dans laquelle on pourrait vivre dans une vraie démocratie, avec liberté et justice pour tous. »

En bas à gauche
   Des meetings et réunions, organisés dans différentes parties de l'État (San Cristóbal, Palenque, Chiapa de Corzo, Tuxtla Gutiérrez, Tonalá, Pijijiapan, Huixtlá et Trinitaria), s’est dégagée la constante d'un très fort mécontentement social que le sous-délégué Zéro a résumé en une phrase : « Le problème au Chiapas est le même que celui qui existe dans tous les États du pays : c'est le système capitaliste. » À plusieurs reprises, il a dû clarifier son rôle au sein de l'EZLN, à cause du culte qui s'est développé autour de sa personne, ainsi que le rôle de l'EZLN dans "l'Autre Campagne", ce qu'est cette dernière et, surtout, ce qu'elle n'est pas. Beaucoup de personnes étant venues dans l'espoir qu'il puisse résoudre leurs demandes les plus pressantes, comme s'il était un "autre candidat", il a pris soin de souligner le caractère non électoral de "l'Autre Campagne".
   Dans chaque lieu, le sous-commandant Marcos a questionné les candidats à la présidentielle et les partis politiques, comme à Palenque, le 3 janvier : « Les jours prochains, nous allons écouter des tas de promesses, des tas de mensonges essayant de nourrir nos espérances en nous faisant croire que les choses vont s'améliorer si on change de gouvernement. À chaque fois, chaque année, tous les trois ans, tous les six ans, ils nous vendent ce mensonge, et tous les trois ans, et tous les six ans, ils nous le répètent. Nous autres, les compañeros de "l'Autre Campagne", à laquelle l'EZLN adhère, nous pensons qu'ils ne vont rien nous apporter. Rien que nous ne puissions conquérir à travers nos propres efforts, à travers notre effort d'organisation pour changer les choses. Les gouvernements dont nous héritons, en plus de nous mentir et de nous enlever le peu que nous possédons, nous font payer au prix fort ce que nous achetons et nous paient une misère ce que nous produisons, nous, les paysans et les ouvriers. [...] Nous pensons que tout cela doit changer, et que ce n'est pas de là haut que ça va bouger, là où la droite répand ses mensonges "en veux-tu, en voilà", en empochant pendant ce temps des millions et des millions de pesos. Nous pensons que c'est seulement d'en bas que l'on peut faire changer les choses, en bas à gauche. C'est pourquoi nous vous invitons, chacun et chacune, à considérer, en tant que personnes humbles et modestes, si vous voulez changer les choses, si vous voulez vivre pour vous, pour vos enfants, pour vos petits-enfants, dans un monde où l'on peut vivre sans peur ; sans peur d'être humilié ou méprisé pour sa couleur de peau, pour sa façon de marcher, pour sa façon de parler, pour sa culture ou pour la place qu'on occupe dans cette société. »
   À Chiapa de Corzo, le 5 janvier, il a insisté : « Faites ce que votre cœur vous dit, mais faites que votre cœur se mette à penser, et insufflez-lui le mot "dignité". Respectez-vous entre vous et exigez que celui qui vous parle vous respecte et vous prenne en compte. Dans les campagnes, vous ne valez que pour votre carte d'électeur. "L'Autre Campagne" c'est, précisément, autre chose. » C'est l'organisation et la coordination des processus de lutte et de résistance sur lesquelles Marcos a insisté, invitant son auditoire de Pijijiapan à une « grande mobilisation à échelle de l'État et de la nation » contre les tarifs élevés de l'électricité : « Faites la même chose que nous, mais sans les armes ! Unissez toutes vos petites luttes et faites-en une seule, très grande, afin que le gouvernement ne puisse pas la vaincre. »
   En réaction, certains acteurs politiques préfèrent se taire, d'autres célèbrent le caractère politique, civil et pacifique de l'initiative (tel le porte-parole de la présidence de la République), d'autres encore critiquent directement le mouvement, affirmant que le sous-commandant Marcos a perdu sa présence et ses adeptes et mettant en question le financement de l'EZLN et de "l'Autre Campagne", et son absence de propositions, entre autres. Après le Chiapas, le sous-délégué a poursuivi sa route en direction du Quintana Roo et du Yucatán.

Synthèse : Françoise Hausfater

Source : bulletin du SIPAZ (Service International pour la Paix) - Vol. XI nº 1, janvier 2006
http://www.sipaz.org/

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