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Guyane
" L’   A F F A I R E "   C A M B I O R / A S A R C O  :  L A   C O L O N I S A T I O N   À   L A   F R A N Ç A I S E

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Pour ceux qui refuseraient le qualificatif de "coloniale" appliqué à la situation des Amérindiens en Guyane "française", l’affaire Cambior vient apporter des éléments susceptibles de faire taire tous les doutes.

 

 AGISSONS

Dans le cadre de notre campagne,
vous trouverez ci-joint une lettre à envoyer
au Président de la République
(ne pas affranchir):

Lettre au Président de la République (20 Ko)

Pétition du collectif Quel or pour la Guyane à signer sur www.collectifor.ouvaton.org

   En deux mots, les faits. La multinationale canadienne Cambior, compagnie d’exploitation industrielle de l’or implantée dans plusieurs pays des Amériques, s’est illustrée par des "affaires" retentissantes (Omaï en Guyana, Rosebel au Surinam…) qui ont révélé, une nouvelle fois, l’importance des dégâts qu’une exploitation effrénée des ressources naturelles, un capitalisme "sauvage", peuvent occasionner à des milieux fragiles comme le sont les forêts tropicales et subarctiques, là notamment où opère la société Cambior.
   On a moins parlé des conséquences pour les populations, mais nul doute qu’elles ont été considérables. La récente interdiction d’exploitation de la mine d’or de Salsigne en France a mis en évidence la recrudescence de cancers due à l’arsenic libéré lors de l’extraction aurifère. En Guyane "française", l’orpaillage légal ou clandestin est déjà responsable, malgré la couverture médiatique des "opérations Anaconda" (1) supposées y mettre fin, de destructions environnementales et de problèmes humains irréversibles. L’existence de la maladie de Minamata, due à l’empoisonnement par le mercure, est plus que probable désormais dans ce département, et les premières victimes sont les populations du fleuve, Amérindiens et Bushinenge qui sont, si l’on ose dire, aux premières loges.

Le projet CBJ-Caïman
   Et bien, c’est précisément en Guyane que la compagnie Cambior souhaite s’implanter sous les traits de sa filiale Asarco. Il s’agit du projet CBJ-Caïman qui a pour objectif l’exploitation de l’or d’une région située non loin de Cayenne, sur le territoire de la commune de Roura. Depuis le 16 janvier 2006, plusieurs enquêtes publiques sont en cours pour l’attribution définitive d’un permis d’exploitation.
Un communiqué de presse conjoint de l’association des Verts-Guyane et du CSIA, du 24 février 2006, souligne les risques sanitaires et environnementaux que ferait courir une telle implantation (dispersion accidentelle de déchets toxiques, contamination des sols et des eaux de surface et souterraines, etc). Même sous le label "développement durable", l’on sait aujourd’hui qu’une exploitation minière de grande ampleur porte des atteintes irréparables à l’environnement et aux populations résidentes. Et c’est bien de cela qu’il est question en Guyane. Il ne s’agit évidemment pas de condamner toute forme de "développement", mais de mettre en balance les effets bénéfiques et les effets négatifs de tous les projets dits de "développement". La Guyane a-t-elle vraiment besoin de cet or – et cela vaut pour d’autres ressources - considérant le coût écologique et humain d’une telle entreprise ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? La réponse est évidemment non. Même les responsables politiques qui prônaient autrefois un développement tous azimuts doutent aujourd’hui que l’exploitation aurifère soit rentable pour les Guyanais.
   Si la commune de Roura est majoritairement peuplée par des Créoles, il existe aussi dans cet espace une communauté amérindienne palikur qui a obtenu des droits d’usage, pour les activités traditionnelles de culture, de chasse et de pêche, sur une partie du territoire. Avant même l’obtention du permis d’exploitation, et dans des conditions qui restent à éclaircir, Asarco (Asarco Guyane Française, AGF) a pris contact, en 2004, avec le chef coutumier de la communauté palikur du village de Favard et a obtenu du représentant légal de la communauté la signature d’une "convention pour le passage d’une piste privée menant au projet minier de Camp Caïman sur une zone de droits d’usage". Il s’agit clairement d’un projet d’envergure et les menaces qu’il représente sont à la mesure des ambitions de ses promoteurs.
Outre le caractère prématuré de la démarche, le texte qui en est issu est entaché de nombreuses irrégularités. Il semble que la compagnie ait fait des promesses verbales au chef, notamment la création d’emplois pour la communauté palikur, mais ces promesses ne figurent pas dans le document et elles ne se sont pas concrétisées.

Les vieilles recettes de la colonisation
   On ne peut ici que faire un parallèle avec ce que l’on sait des conditions dans lesquelles ont été signés les traités entre les gouvernements américain, canadien et les nations amérindiennes. Les Indiens n’avaient déjà pas la pratique de l’écriture et, l’eussent-ils possédée, ils n’auraient pas davantage que le citoyen moyen eu accès à un jargon juridique totalement abscons. Les tractations se faisaient par le canal d’interprètes payés par l’une des parties, ce qui n’est pas vraiment garantie d’objectivité, et ce qui était traduit, simplification à l’égard de gens jugés inaptes au raisonnement, ne reflétait nullement les véritables intentions des puissances coloniales. Là où, en signant ces papiers, les Amérindiens voyaient un partage des ressources conforme aux principes qui animent leurs sociétés, les colons ne pensaient qu’à une dépossession pure et simple partant du principe que les "sauvages" ne savaient pas mettre les terres en valeur. Vine Deloria, l’écrivain sioux récemment disparu, avait ironisé comme il savait le faire dans son ouvrage We talk, you listen (1972) en constatant qu’effectivement, les Indiens ne savaient pas "mettre la nature en valeur" : « Nous n’aurions jamais imaginé, disait-il en substance, créer des rivières inflammables. » Il faisait allusion à certains cours d’eau des zones industrielles aux Etats-Unis, tellement pollués par les substances chimiques qu’on peut y mettre le feu !
   Les traités étaient souvent signés, et jusqu’à une période récente au Canada ("Accords" de la baie James en 1975 par exemple), avec des interlocuteurs élus par l’administration et souvent reniés par ceux qu’ils étaient censé représenter. Les territoires autochtones ont ainsi été rapidement réduits comme des peaux de chagrin et les populations résidentes se sont trouvées dans l’incapacité de continuer à vivre selon leur idéal traditionnel, contraints à adopter peu ou prou des modes de vie contraires à leurs convictions. On peut, à ce propos, mentionner le rôle des routes, des chemins de fer, et "l’aménagement" des cours d’eau, comme les grandes voies de progression de la colonisation. Quant aux promesses verbales ou écrites faites par les administrations coloniales aux peuples premiers, on sait que, presque toujours, elles sont restées lettre morte.

Ethnocide et… résistance
   Sous les traits de ce qui est à peine une caricature, c’est la même histoire qui se répète en Guyane française avec les trois expressions majeures de la colonisation : l’écocide (destruction de l’environnement), l’ethnocide (destruction des cultures), égocide (destruction des personnes). Il est aussi question dans ce département d’outre-mer de "développer", de "mettre en valeur" (par l’exploitation mercantile des ressources humaines et naturelles, comme la production d’artisanat par exemple), d’"améliorer" (l’habitat, l’agriculture jugée peu rentable, les techniques de pêche, etc.) de "désenclaver" (par rapport à un isolement jugé "dramatique", mais qui n’existe pas dans les faits autrement que selon les conceptions occidentales), de "rendre les cours d’eau navigables", de construire des routes, etc. Des idées déjà exprimées et mises en pratique par le premier préfet de la Guyane, Robert Vignon (2), dès son investiture en 1947.
   Mais la colonisation, c’est aussi la résistance, celle des peuples autochtones eux-mêmes bien sûr, mais aussi celle des personnes et des associations qui défendent les mêmes valeurs écologiques et humaines et peuvent contribuer à une prise de conscience plus vaste. Le chef de la communauté palikur de Favard, après avoir été "convaincu" de signer l’accord de droits d’accès pour la compagnie Asarco sur les zones de droits d’usage palikur, s’est rétracté et a dénoncé cet accord entaché de nombreuses irrégularités. D’abord, s’agissant de droits d’usage collectif (en fonction du décret préfectoral de 1987 créant les ZDU, zones de droits d’usage), c’est la communauté tout entière qui aurait dû être consultée. On comprend que, stratégiquement, la compagnie Asarco ait préféré traiter avec une seule personne – ce qui est conforme aux pratiques occidentales mais non à celles des sociétés traditionnelles – qu’avec des communautés. Ensuite, l’État aurait dû être partie prenante dans les tractations, considérant le fait qu’il s’agit, qu’on le veuille ou non, de terres domaniales.
   Ceci souligne à nouveau que le principal problème qui se pose aujourd’hui aux Amérindiens de Guyane, comme à l’ensemble des peuples autochtones, est la question de la reconnaissance de droits fonciers au titre de premiers occupants. Car, quelles que soient les torsions que l’on peut imposer à l’histoire, les Amérindiens sont bel et bien les premiers occupants du département. Il s’agit davantage, mais non exclusivement, de défendre, plus que des populations particulières, un mode de vie, des valeurs qui sont incarnées par les peuples communautaires, eux qui se définissent parfois comme "peuples naturels", mettant ainsi l’accent sur la relation privilégiée qu’ils tendent à établir avec leur environnement.
   L’affaire Cambior/Asarco est aujourd’hui devant la justice. La communauté palikur du village de Favard a déposé, par l'intermédiaire de son avocat, Me N. Bonfait, une assignation devant le tribunal de Grande Instance de Cayenne contre la société CBJ-Caïman. Les Amérindiens dénoncent l’accord qui permettrait à la multinationale de traverser leur zone de droits d’usage collectif, ce qui mettrait en péril leur mode de vie et donc leur existence. Une affaire qui, notamment dans le contexte du projet de création d’un Parc du Sud, a valeur emblématique.

Éric Navet

Notes :
1) Voir par exemple la série Brigade Nature qui passe encore le dimanche sur France 5 [ retour au texte ]
2) Les mémoires de R. Vignon sont particulièrement édifiantes : Gran Man Baka (Éd. Davol, 1985) [ retour au texte ]

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