Pour
ceux qui refuseraient le qualificatif de "coloniale" appliqué à la
situation des Amérindiens en Guyane "française",
l’affaire Cambior vient apporter des éléments
susceptibles de faire taire tous les doutes.
Dans
le cadre de notre campagne,
vous trouverez ci-joint une lettre à envoyer
au Président de la République
(ne pas affranchir):
En
deux mots, les faits. La multinationale canadienne Cambior, compagnie
d’exploitation industrielle de l’or implantée dans
plusieurs pays des Amériques, s’est illustrée par
des "affaires" retentissantes (Omaï en Guyana, Rosebel
au Surinam…) qui ont révélé, une nouvelle
fois, l’importance des dégâts qu’une exploitation
effrénée des ressources naturelles, un capitalisme "sauvage",
peuvent occasionner à des milieux fragiles comme le sont les
forêts tropicales et subarctiques, là notamment où opère
la société Cambior. On a moins parlé des
conséquences pour les populations,
mais nul doute qu’elles ont été considérables.
La récente interdiction d’exploitation de la mine d’or
de Salsigne en France a mis en évidence la recrudescence de cancers
due à l’arsenic libéré lors de l’extraction
aurifère. En Guyane "française", l’orpaillage
légal ou clandestin est déjà responsable, malgré la
couverture médiatique des "opérations Anaconda" (1)
supposées y mettre fin, de destructions environnementales et de
problèmes humains irréversibles. L’existence de la
maladie de Minamata, due à l’empoisonnement par le mercure,
est plus que probable désormais dans ce département, et
les premières victimes sont les populations du fleuve, Amérindiens
et Bushinenge qui sont, si l’on ose dire, aux premières
loges.
Le
projet CBJ-Caïman Et
bien, c’est précisément
en Guyane que la compagnie Cambior souhaite s’implanter sous les
traits de sa filiale Asarco. Il s’agit du projet CBJ-Caïman
qui a pour objectif l’exploitation de l’or d’une région
située non loin de Cayenne, sur le territoire de la commune de
Roura. Depuis le 16 janvier 2006, plusieurs enquêtes publiques
sont en cours pour l’attribution définitive d’un permis
d’exploitation.
Un communiqué de presse conjoint de l’association des Verts-Guyane
et du CSIA, du 24 février 2006, souligne les risques sanitaires
et environnementaux que ferait courir une telle implantation (dispersion
accidentelle de déchets toxiques, contamination des sols et des
eaux de surface et souterraines, etc). Même sous le label "développement
durable", l’on sait aujourd’hui qu’une exploitation
minière de grande ampleur porte des atteintes irréparables à l’environnement
et aux populations résidentes. Et c’est bien de cela qu’il
est question en Guyane. Il ne s’agit évidemment pas de condamner
toute forme de "développement", mais de mettre en balance
les effets bénéfiques et les effets négatifs de
tous les projets dits de "développement". La Guyane
a-t-elle vraiment besoin de cet or – et cela vaut pour d’autres
ressources - considérant le coût écologique et humain
d’une telle entreprise ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? La réponse
est évidemment non. Même les responsables politiques qui
prônaient autrefois un développement tous azimuts doutent
aujourd’hui que l’exploitation aurifère soit rentable
pour les Guyanais. Si la commune de Roura est majoritairement peuplée par des Créoles,
il existe aussi dans cet espace une communauté amérindienne
palikur qui a obtenu des droits d’usage, pour les activités
traditionnelles de culture, de chasse et de pêche, sur une partie
du territoire. Avant même l’obtention du permis d’exploitation,
et dans des conditions qui restent à éclaircir, Asarco
(Asarco Guyane Française, AGF) a pris contact, en 2004, avec le
chef coutumier de la communauté palikur du village de Favard et
a obtenu du représentant légal de la communauté la
signature d’une "convention pour le passage d’une piste
privée menant au projet minier de Camp Caïman sur une zone
de droits d’usage". Il s’agit clairement d’un
projet d’envergure et les menaces qu’il représente
sont à la mesure des ambitions de ses promoteurs.
Outre le caractère prématuré de la démarche,
le texte qui en est issu est entaché de nombreuses irrégularités.
Il semble que la compagnie ait fait des promesses verbales au chef, notamment
la création d’emplois pour la communauté palikur,
mais ces promesses ne figurent pas dans le document et elles ne se sont
pas concrétisées.
Les vieilles recettes de la colonisation On ne peut ici que faire un parallèle avec ce que l’on sait
des conditions dans lesquelles ont été signés les
traités entre les gouvernements américain, canadien et
les nations amérindiennes. Les Indiens n’avaient déjà pas
la pratique de l’écriture et, l’eussent-ils possédée,
ils n’auraient pas davantage que le citoyen moyen eu accès à un
jargon juridique totalement abscons. Les tractations se faisaient par
le canal d’interprètes payés par l’une des
parties, ce qui n’est pas vraiment garantie d’objectivité,
et ce qui était traduit, simplification à l’égard
de gens jugés inaptes au raisonnement, ne reflétait nullement
les véritables intentions des puissances coloniales. Là où,
en signant ces papiers, les Amérindiens voyaient un partage des
ressources conforme aux principes qui animent leurs sociétés,
les colons ne pensaient qu’à une dépossession pure
et simple partant du principe que les "sauvages" ne savaient
pas mettre les terres en valeur. Vine Deloria, l’écrivain
sioux récemment disparu, avait ironisé comme il savait
le faire dans son ouvrage We talk, you listen (1972) en constatant qu’effectivement,
les Indiens ne savaient pas "mettre la nature en valeur" : « Nous
n’aurions jamais imaginé, disait-il en substance, créer
des rivières inflammables. » Il faisait allusion à certains
cours d’eau des zones industrielles aux Etats-Unis, tellement pollués
par les substances chimiques qu’on peut y mettre le feu ! Les traités étaient souvent signés, et jusqu’à une
période récente au Canada ("Accords" de la baie
James en 1975 par exemple), avec des interlocuteurs élus par l’administration
et souvent reniés par ceux qu’ils étaient censé représenter.
Les territoires autochtones ont ainsi été rapidement réduits
comme des peaux de chagrin et les populations résidentes se sont
trouvées dans l’incapacité de continuer à vivre
selon leur idéal traditionnel, contraints à adopter peu
ou prou des modes de vie contraires à leurs convictions. On peut, à ce
propos, mentionner le rôle des routes, des chemins de fer, et "l’aménagement" des
cours d’eau, comme les grandes voies de progression de la colonisation.
Quant aux promesses verbales ou écrites faites par les administrations
coloniales aux peuples premiers, on sait que, presque toujours, elles
sont restées lettre morte.
Ethnocide
et… résistance Sous les traits de
ce qui est à peine une caricature, c’est
la même histoire qui se répète en Guyane française
avec les trois expressions majeures de la colonisation : l’écocide
(destruction de l’environnement), l’ethnocide (destruction
des cultures), égocide (destruction des personnes).
Il est aussi question dans ce département d’outre-mer de "développer",
de "mettre en valeur" (par l’exploitation mercantile
des ressources humaines et naturelles, comme la production d’artisanat
par exemple), d’"améliorer" (l’habitat,
l’agriculture jugée peu rentable, les techniques de pêche,
etc.) de "désenclaver" (par rapport à un
isolement jugé "dramatique", mais qui n’existe
pas dans les faits autrement que selon les conceptions occidentales),
de "rendre
les cours d’eau navigables", de construire des routes, etc.
Des idées déjà exprimées et mises en pratique
par le premier préfet de la Guyane, Robert Vignon (2), dès
son investiture en 1947. Mais la colonisation, c’est aussi la résistance, celle des
peuples autochtones eux-mêmes bien sûr, mais aussi celle
des personnes et des associations qui défendent les mêmes
valeurs écologiques et humaines et peuvent contribuer à une
prise de conscience plus vaste. Le chef de la communauté palikur
de Favard, après avoir été "convaincu" de
signer l’accord de droits d’accès pour la compagnie
Asarco sur les zones de droits d’usage palikur, s’est rétracté et
a dénoncé cet accord entaché de nombreuses irrégularités.
D’abord, s’agissant de droits d’usage collectif (en
fonction du décret préfectoral de 1987 créant les
ZDU, zones de droits d’usage), c’est la communauté tout
entière qui aurait dû être consultée. On comprend
que, stratégiquement, la compagnie Asarco ait préféré traiter
avec une seule personne – ce qui est conforme aux pratiques occidentales
mais non à celles des sociétés traditionnelles – qu’avec
des communautés. Ensuite, l’État aurait dû être
partie prenante dans les tractations, considérant le fait qu’il
s’agit, qu’on le veuille ou non, de terres domaniales. Ceci souligne à nouveau que le principal problème qui se
pose aujourd’hui aux Amérindiens de Guyane, comme à l’ensemble
des peuples autochtones, est la question de la reconnaissance de droits
fonciers au titre de premiers occupants. Car, quelles que soient les
torsions que l’on peut imposer à l’histoire, les Amérindiens
sont bel et bien les premiers occupants du département. Il s’agit
davantage, mais non exclusivement, de défendre, plus que des populations
particulières, un mode de vie, des valeurs qui sont incarnées
par les peuples communautaires, eux qui se définissent parfois
comme "peuples naturels", mettant ainsi l’accent sur
la relation privilégiée qu’ils tendent à établir
avec leur environnement. L’affaire Cambior/Asarco est aujourd’hui devant la justice.
La communauté palikur du village de Favard a déposé,
par l'intermédiaire de son avocat, Me N. Bonfait, une assignation
devant le tribunal de Grande Instance de Cayenne contre la société CBJ-Caïman.
Les Amérindiens dénoncent l’accord qui permettrait à la
multinationale de traverser leur zone de droits d’usage collectif,
ce qui mettrait en péril leur mode de vie et donc leur existence.
Une affaire qui, notamment dans le contexte du projet de création
d’un Parc du Sud, a valeur emblématique.
Éric
Navet
Notes : 1) Voir par exemple la série Brigade Nature qui passe encore le
dimanche sur France 5 [ retour au texte ] 2) Les mémoires de R. Vignon sont particulièrement édifiantes
: Gran Man Baka (Éd. Davol, 1985) [ retour
au texte ]