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Prisonniers Amérindiens
F A C E   A U X   G A N G S

        RETOUR AU BULLETIN | COMMISSION PRISONNIERS AMÉRINDIENS

Aux États-Unis, la population carcérale constitue un terreau fertile dans lequel les gangs sèment les graines de leur idéologie violente et extrémiste. Au Texas, leur propagation est un phénomène exponentiel qui agit comme une tumeur maligne que les autorités de l’État n’ont pas su diagnostiquer à temps. Le mal s’est répandu et la situation est devenue préoccupante. Sid Byrd, prisonnier activiste métis blanc/lakota/cherokee, a longtemps dénoncé le laxisme du TDCJ (Texas Department of Criminal Justice) face à l’influence galopante et néfaste de ces bandes organisées. Aujourd’hui il en paie le prix.

   Le code pénal texan, section 71.01 (d), définit un gang de rue comme étant un groupe de « trois individus et plus, ayant un signe ou un symbole distinctif, un leadership identifiable et qui, de manière continuelle et régulière, sont liés à des activités criminelles ». Les gangs se différencient et se caractérisent aussi par des critères sociaux, raciaux et ethniques. Ces particularités s’appliquent évidemment aux gangs des prisons.
   Sur les 168 000 prisonniers que compte le système carcéral texan, plus de 5 000 sont formellement identifiés comme membres actifs de "prison gangs" et 10 000 sont fortement soupçonnés d’appartenance. Si certains de ces STG (Security Threat Groups), comme les appelle le TDCJ, sont issus de la rue, d’autres sont de purs produits du système carcéral. Unis par des alliances ou ennemis mortels, ils sont impliqués dans 85 % des actes de violence. L’aspect lucratif de l’économie souterraine, l’hégémonie raciale et la religion jouent leur rôle dans cette lutte de pouvoir des gangs, qui investissent insidieusement les communautés pour en prendre le contrôle. Les rassemblements religieux peuvent ainsi devenir des paravents derrière lesquels se trament les opérations illicites. Une étude réalisée en 2004 par le National Gang Crime Research Center, corroborée par divers témoignages de détenus indiens, souligne que, hormis les principales religions monothéistes, c’est la spiritualité amérindienne qui attire les prisonniers de tout poil, dont les membres des gangs.

Des recherches de solution
   La structure de type paramilitaire de certains d'entre eux en fait des machines criminelles terriblement efficaces et dangereuses, parfois mieux dirigées que dans la rue. Même placé en sécurité maximum, un chef de gang peut gérer les affaires intra-muros (trafic de drogue, contrebande, marché noir, extorsion, racket, etc) et parallèlement organiser et contrôler le crime au dehors, d'anciens détenus servant d’agents de liaison. De ce fait, les agissements des gangs dans les prisons ne sont pas seulement un problème correctionnel, mais communautaire, qui n’est pris en compte que depuis quelques années.
   C’est pour tenter de soustraire les détenus à leur influence que le Département de la Justice du Texas a créé un programme nommé GRAD (Gang Renouncement And Disassociation). Les détenus l'intègrent volontairement et sont placés en détention protectrice à Ramsey Unit, près de Houston où, durant neuf mois, ils apprennent à vivre hors de la domination des gangs. 600 prisonniers sont actuellement sur la liste d’attente.
   D'autre part, un renforcement du personnel spécialisé dans la lutte anti-gangs en milieu carcéral a été mis en place, ainsi qu'un système de veille qui, en collaboration avec les autorités locales, doit permettre de "tracer" tout membre de gang remis en liberté.
   Dans le même temps, des mesures drastiques sont prises dans chaque établissement pénitentiaire pour isoler et placer en détention spéciale, dans les "super-segregation units", les détenus affiliés aux gangs. Un exemple : sur les 660 lits que compte le "super-seg" d’Estelle Unit à Huntsville, 380 sont occupés par des membres de gangs et 275 prisonniers sont en attente de transfert. Un projet de construction de quatre autres unités de haute sécurité est en cours.
Bien qu’il n’appartienne à aucune organisation criminelle, Sid Byrd a été placé dans une de ces unités (Coffield Unit) à la prison d’État de Tennessee Colony. Il partage son block avec des détenus dangereux et tente de survivre en tant qu’Indien métis dans cet environnement hostile.

Sid Byrd
   Condamné pour cambriolage à 17 ans, Sid purge sa peine en Alabama. En 1985, il est impliqué dans une émeute au quartier de haute sécurité de la prison du Comté de Saint Clair. Cet incident prolonge son temps de détention et laisse une marque indélébile dans son dossier carcéral. Par la suite, il s’efforce de garder une ligne de conduite irréprochable et se présente à plusieurs reprises devant la commission de libération sur parole, appuyé dans ses démarches par des représentants de l’administration pénitentiaire et par le Procureur Général de l’époque, Charles Graddick. Mais toujours en vain.
   En 1993, il est placé en sécurité minimum et envoyé à la Red Eagle Honor Farm, un camp de réhabilitation par le travail. En régime de semi-liberté, il travaille le jour à l’entretien des locaux et des espaces verts d’un bâtiment administratif de la ville de Montgomery, et rejoint le centre de détention le soir. Après treize années d’incarcération, Sid est excité à l’idée de se retrouver hors des murs de la prison, il sait surtout que les prisonniers qui intègrent ce programme sont susceptibles d’être libérés rapidement. Il est donc confiant pour son avenir et décide de s’unir officiellement à la femme de sa vie. La cérémonie a lieu à la chapelle de la Red Eagle Honor Farm. Au cours de son séjour à l’extérieur, Sid a noué des liens d’amitié avec des policiers et c’est l’un d’entre eux qui est son garçon d’honneur. Ces hommes rédigent même une pétition à l’intention du comité d’évaluation qui doit statuer sur sa conditionnelle.
   Les mois et les années passent sans changement notable jusqu’au jour où un aumônier lui annonce que ses chances de sortir s’avèrent nulles. Las de combattre pour recouvrer sa liberté, Sid va s’embourber dans le chemin de l’illégalité. Un soir après son travail, il ne rejoint pas le centre. Nous sommes en 1998.
   Son errance le conduit sur les routes du Texas où il est repris. Cette interpellation mouvementée, filmée par la caméra d’un véhicule de police, est diffusée à plusieurs reprises à la télévision. Sous l’emprise de l’alcool, Sid refuse d’obtempérer aux injonctions des policiers lors d’un contrôle autoroutier. Au cours de la lutte qui s’ensuit, il parvient à subtiliser l’arme de service d’un agent. Il pointe le pistolet vers les policiers, sans toutefois presser la détente ni avoir l’intention de le faire. Deux d'entre eux répliquent immédiatement et font feu à 18 reprises. Grièvement blessé, Sid s’en sort mais, jugé pour port d’arme et voies de fait sur représentants de la force publique, il se voit infliger une double condamnation à perpétuité. Cette fois c’est sûr, il ne sortira jamais de prison.

En isolement
   Sid est aussitôt placé en super-segregation à Lovelady, puis à Tennessee Colony où il se trouve actuellement. Il y endure les terribles conditions d’incarcération inhérentes à ces véritables goulags : minuscule cellule sans table où les fenêtres détériorées laissent entrer la pluie et le froid ; lumière et cacophonie permanentes empêchant tout repos salvateur ; une heure de promenade quotidienne dans une cage de quelques mètres carrés ; menotté dans le dos pour tout déplacement hors de sa cellule ; droit de visite limité ; aucun loisir ; pas de télévision, aucun programme éducatif et religieux, etc.
   Ces quartiers de haute sécurité sont divisés en plusieurs unités occupées chacune par un groupe d’individus bien déterminé ; en l’occurrence, tout membre de gang officiellement identifié est dirigé vers le block spécialement attribué aux adeptes de son mouvement. Rien de positif ne résulte de cette ghettoïsation de la population carcérale. C’est une gestion calamiteuse et dangereuse du problème qui ne fait qu’exacerber les rancœurs, cultiver la haine et favoriser la récidive. En isolement, le manque de stimulation mentale génère une perte de contact avec le réel et une grave altération de la personnalité, ces effets psychotiques engendrent un comportement anti-social et un stress extrême. « Si nous les enfermons en isolement et les étiquetons en tant que membres de gangs, si nous ne leur offrons aucune possibilité de changer leur attitude par des programmes appropriés, nous verrons probablement plus de criminels à l’extérieur » a déclaré le sénateur John Whitmire.
   Un évènement va bouleverser l’existence de Sid et donner une nouvelle orientation à sa vie : sa rencontre et son amitié avec l’activiste indien oneida/choctaw Robert Standing Deer Wilson, un proche de Leonard Peltier (voir Écrits de Prison aux Éditions Albin Michel, chapitre 31). Standing Deer est libéré en septembre 2001. Ils restent en contact étroit et réfléchissent ensemble à l’élaboration d’un journal militant. Mais Standing Deer est assassiné à Houston le 20 janvier 2003 et Sid reste très affecté par sa disparition. En 2004, avec l’aide de sa sœur Denise et de son amie Patsy Redhorse, il concrétise le projet en créant Jus’Cause, un bulletin d’information dédié à Robert Wilson, dans lequel il dénonce les abus du système carcéral américain et les problèmes liés aux gangs.

Cohabitation forcée comme moyen de pression
   Le super-seg, un monde à part, une prison dans la prison, où il n’est pas rare de voir les gardiens déléguer la gestion des unités aux leaders de gangs et fermer les yeux sur certaines pratiques, en paiement de petits services ou d’un "contrat", pour faire pression sur un détenu gênant. Comme Sid, dont les activités dérangent et que ses antécédents accablent. En guise de représailles, il subit humiliations et menaces et sa vie devient un enfer. Un jour qu’il se rend aux douches, menotté et escorté par un officier, il est poignardé par un détenu. Suite à ce grave incident, une vague de protestation met temporairement un terme aux tentatives d’intimidation du personnel pénitentiaire.
   Après un bref répit, Sid est déplacé de cellule en cellule, les gardiens colportant de fausses rumeurs à son encontre dans le but de stimuler la colère des autres prisonniers. Il est même enfermé dans le cachot voisin de celui de son agresseur. À bout, il dit à ses amis qu’une condamnation à mort aurait été bien plus humaine que d’être contraint de vivre dans de telles conditions.
   Il est finalement transféré dans une unité dominée par le plus dangereux des gangs xénophobes, les Aryan Brotherhood of Texas. Son héritage culturel et sa mixité raciale le mettent en danger. Son courrier est détourné et lu, il reçoit sans cesse des menaces de mort. Il demande une protection immédiate et un placement en zone sécurisée, mais la direction de la prison ignore ses doléances et semble vouloir lui faire payer ses erreurs d’hier et son activisme d’aujourd’hui. Sid envisage alors d’engager un procès devant la Cour Fédérale de l’État pour atteinte à ses droits civils.
   À présent, il essaye de surmonter sa peur et ses doutes. Malgré les risques encourus et quel qu’en soit le prix à payer, résolument convaincu que le système carcéral texan doit être réformé, il continue à s’élever contre les conditions d’incarcération en super-seg et contre la domination et l’influence des gangs. Sid dit puiser sa force et sa détermination dans l’esprit de Standing Deer.

Placebo ou réel remède ?
   Plus que ceux des rues, les gangs des prisons sont difficiles à combattre car ils représentent et défendent une cause à laquelle les détenus dépourvus de repères s’identifient. Ils leur procurent protection et sécurité, leur offrent pouvoir et statut hiérarchique, leur assurent des revenus financiers. Faire partie d’un gang donne l’illusion d’appartenir à une famille, c‘est un leurre terriblement destructeur. Face à ce conditionnement, on est en droit de se demander si toutes les initiatives prises par le TDCJ seront suffisantes pour éradiquer un mal si profondément enraciné. Et, en considérant la situation de Sid Byrd, on peut douter du souhait du TDCJ de se passer des gangs pour faire le sale boulot.

Jean-Luc Péron, Thunder Hearts Association, janvier 2006
Sources : Prison Gangs Survey de George W. Knox ; correspondance personnelle avec Sid Byrd ; articles parus dans Jus’cause newsletter

 

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