À l’aube
du 20 avril 2006, un raid de la police canadienne a été lancé contre
un groupe de citoyens des Six Nations iroquoises, qui occupait
depuis près de deux mois un site contesté près
d’Ohsweken. Une dizaine d’arrestations a eu lieu et
plusieurs blessés ont été hospitalisés.
La nouvelle s’est rapidement répandue, par radio et
par Internet, dans la communauté de 22 000 personnes qui
vit sur la réserve. Deux heures plus tard, un millier d’Iroquois
a repoussé les policiers, qui se sont alors regroupés à distance,
avec des effectifs renforcés.
Un conflit territorial est à l’origine de cette action.
Les Iroquois protestent contre la vente d’un terrain de 2 500 hectares
appelé Douglas Creek Estate, près de la ville de Caledonia, à Henco
Industries, un promoteur privé qui compte réaliser une
vaste opération mobilière.
En 1784,
la Couronne britannique a octroyé un territoire de 400 000 hectares
au sud-est de la province d’Ontario, le long de Grand River,
entre les lacs Érié et Ontario, aux nations iroquoises
qui avaient soutenu les Anglais durant la Guerre d’Indépendance
américaine. Ce territoire a pris le nom de Réserve des
Six Nations, bien qu’il n’ait été occupé que
par des Mohawk, Seneca, Onondaga et Cayuga, les Oneida et les Tuscarora
ayant pris le parti des colons américains insurgés. Sa
surface, qui ne comptait déjà plus que 100 000 hectares
en 1795, n'a cessé d'être réduite tout au long
du XIXme siècle. De larges portions de terre étaient
vendues par le gouvernement provincial à des non-Indiens, alors
que les conseils tribaux n’avaient consenti, sous la pression
des autorités, qu’à de simples locations. C’est
là une escroquerie qui s’est répétée
plusieurs fois dans l’histoire canadienne et américaine
(voir le cas des Blackfeet au Montana, dans Nitassinan n° 41).
Une revendication claire et juste La Réserve des Six Nations n’occupe plus actuellement que
19 000 hectares, moins de 5 % de sa superficie d’origine. On comprend
que les résidents de la réserve, dont le nombre augmente,
n’entendent pas perdre encore des terres dans une région
qui se peuple et s’urbanise rapidement, et où les terrains
dits "aménageables" deviennent rares et très
convoités. Douglas Creek Estate, où la compagnie Henco
envisage de construire six cents logements, est de ceux-là. Il
fait toujours partie de la réserve, les Iroquois n’ayant
jamais consenti à sa vente. Ils estiment que c’est à la
Province, ou à l’État fédéral, d’indemniser
Henco pour son engagement financier qui se monterait déjà à huit
millions de dollars.
La revendication indienne est donc claire, incontestable et juridiquement
fondée. Le conseil tribal de la réserve a décidé de
s’en remettre à l’autorité de la Confédération
iroquoise, le gouvernement traditionnel des Six Nations. Celle-ci lui
a apporté son soutien, engageant des discussions avec les autorités
de la Province, et a décidé d’inclure ce conflit
dans l’ensemble des revendications territoriales des Six Nations.
Soutenus par tout le pays indien Fin avril, des renforts venant d’autres réserves canadiennes,
voire des États-Unis, sont arrivés sur le site contesté.
Début mai, des membres de la Warrior Society de la réserve
mohawk de Tiyendinaga ont coupé une ligne ferroviaire pendant
douze heures. Après des semaines de discussions inutiles entre
les leaders indiens et les autorités canadiennes, pour mettre
définitivement fin aux travaux sur Douglas Creek Estate, une confrontation
physique est à craindre. Pourtant, les occupants du site, enveloppés dans le drapeau violet
et blanc de la Confédération iroquoise et comptant plusieurs "mères
de clan"(1)), sont toujours venus sans armes. Le 22 mai, les défenseurs
du barrage ont dû repousser l’attaque d’un groupe de
civils blancs opposés à leurs revendications territoriales.
Depuis cet épisode, un calme précaire règne sur
le site de Douglas Creek Estate.
Un
sentiment de force et d’unité Pour les Iroquois,
c’est le sentiment de solidarité et d’unité retrouvées
qui domine. Lehman Gubson, un agriculteur mohawk, représentant
les Anciens traditionalistes, déclare : « Nous n’avions,
jusqu’à présent, jamais ressenti une telle unité et
une telle force parmi notre peuple. Même le conseil élu
(de la réserve) soutient notre gouvernement traditionnel
et nos mères de clan. Tous sont venus ici pour défendre
les manifestants et notre territoire originel. Nous sommes unis comme
un peuple, comme
une nation, pour les valeurs sacrées de notre "Longue Maison"(2))
traditionnelle, où nos mères de clan sont reconnues comme
conductrices du peuple. » Tom Porter, l’un des chefs mohawk les plus respectés, s’interroge
sur l’avenir de la revendication territoriale des Six Nations : « Notre
seule chance serait d’en appeler à un tribunal international
ou à une cour comme celle de La Hayes. […] Là, au
moins, nous serions loin des pouvoirs canadien et américain qui
ont intérêt à manipuler la justice en leur faveur.
Du moins leur influence serait plus faible au sein d’une cour internationale.
Mais je veux d’abord souligner que le plus important, c’est
la grande unité que notre peuple ressent. »
Monique Hameau
Sources :Indian Country Today et News From Indian Country du 26 avril
au 30 mai
1) Dans
la tradition iroquoise, les "mères de clan" réunies
en conseil choisissaient les chefs de la Confédération,
qui étaient responsables devant elles. Elles les contrôlaient
et pouvaient les destituer. C’était une dignité héréditaire.
Les mères de clan conservent toujours une grande influence.
[ retour au texte ]
2) Les Iroquois habitaient des maisons rectangulaires, longues souvent
d’une vingtaine de mètres, où tout un clan familial
vivait sous la direction d’une aïeule. L’ensemble de
l’Iroquoisie était considéré comme une "longue
maison" qui abritait le peuple. Puis l’expression a désigné les
valeurs spirituelles de la culture iroquoise.
[ retour
au texte ]