Le
lundi 13 mars 2006, six prisonniers politiques mapuche incarcérés à la
prison d’Angol, au Sud du Chili, ont entamé une grève
de la faim pour une durée indéterminée, afin de
dénoncer le caractère arbitraire et raciste de la condamnation
que le tribunal a prononcée à leur encontre et exiger la
révision de leur procès. Si deux d'entre eux, libérés,
ont mis fin à leur action le 31 mars, les quatre autres l'ont
poursuivie pendant 63 jours, stoppée quelques jours puis reprise
jusqu'au 26 mai
C'est pour
clamer leur innocence et dénoncer le traitement judiciaire,
militaire et les nombreux abus qui y sont liés et qu'ils ont subis
que Patricia Troncoso Robles, Patricio Marileo Saravia, Jaime Marileo
Saravia et Juan Carlos Huenulao Lienmil ont entamé une grève
de la faim qui a duré 63 jours. Condamnés à 10 ans
et un jour de prison, ainsi qu’au règlement d’une
indemnité de 791 000 dollars US à l’entreprise forestière
Forestal Mininco, ils réclament la révision de leur accusation
(Incendie terroriste de la propriété Poluco Pidenco) et
la libération immédiate de tous les prisonniers politiques
mapuche. José Cariqueo Saravia et Juan Colihuinca Ancaluan, également
en grève de la faim à la prison d’Angol, ont été acquittés
en première instance. Ils ont recommencé à s'alimenter
le 31 mars, jour de leur libération. Nous espérons que,
cette fois, la décision du tribunal sera respectée par
le gouvernement chilien. Rappelons que la Cour suprême a annulé à deux
reprises des acquittements prononcés par des juges en faveur de
Mapuche, afin que ces derniers soient rejugés en seconde instance.
C'est pourquoi certains accusés préfèrent ne pas
comparaître et optent pour la voie de la clandestinité,
comme le jeune Pascual Pichún Collonao qui, déclaré fugitif
par la justice chilienne depuis deux ans, réclame l’asile
politique à l’Argentine.
Trois
siècles
de violence et d'oppression L’histoire du Chili est fondée sur des guerres et des violences
dont les Mapuche ont été les principales victimes. Nombre
d'entre eux a été décimé à la fin
du XIXme siècle, durant la guerre euphémiquement appelée "de
pacification de l’Araucanie", qui leur a pris 90 % de leurs
territoires. Et si l’État chilien a reconnu il y a quelques
années, dans un rapport de la Commission de vérité historique,
cette usurpation légale et les abus qui l’ont accompagnée,
il continue à faire usage de la répression pour répondre à leurs
revendications territoriales et politiques. On
ne respecte ni leurs traditions, ni leur organisation sociale, ni leur
culture, ni même leur langue et ils sont dépouillés
systématiquement de leurs terres. Comme pour la plupart des peuples
autochtones, la Mapu ñuke (Terre mère) constitue
pour les Mapuche (gens de la terre) « un substrat de toutes
leurs croyances, leurs coutumes, leurs traditions et leur culture »(1).
Leur relation avec elle est d’autant plus intime qu'ils luttent
depuis trois siècles pour la protéger et maintenir leurs
modes d’organisation
sociopolitique et économique traditionnelle, basés sur
le contrôle et les usages écologiques de leurs ressources
naturelles. L’expansion forestière, menée par des latifundistes
et des compagnies nationales et multinationales depuis déjà plusieurs
décennies, a transformé et dégradé l'environnement
naturel des Mapuche. Cette situation les oblige à vivre dans des
enclaves appauvries avec un niveau de vie bien inférieur à celui
de la moyenne des Chiliens. En effet ce peuple, dont la population est
estimée entre 600 000 et 1 500 000 personnes au Chili, continue
d’être la communauté sociale la plus défavorisée
du pays. Dans son rapport publié en 2004, M. Rodolfo Stavenhagen,
rapporteur spécial auprès des Nations Unies sur la situation
des Droits de l'Homme et des libertés fondamentales des indigènes
au Chili, a dénoncé cette situation, qui montre l'indifférence
et le manque total de volonté politique de l’État
chilien à leur égard. Lors de sa récente rencontre
avec la présidente Michelle Bachelet, José Saramago, Prix
Nobel de littérature, lui a demandé de « regarder
les Mapuche », déplorant la persécution quotidienne
qu'ils subissent.
Une
lutte durement réprimée Dans les années 1990, un mouvement est né chez les Mapuche,
afin de revendiquer la récupération de leurs terres, la
préservation de leur culture et de leur organisation sociale,
et afin d'accéder à un niveau de vie meilleur et à l’autonomie.
Des actions importantes ont été réalisées,
destinées également à rendre le peuple mapuche conscient
du degré d’abandon et de misère dans lequel il subsiste.
Ces actions ont entraîné une répression qui s'est
intensifiée avec les années et s'est systématisée
sous le dernier gouvernement. Le Président Frei (1994-2000) a
mis en accusation des Comuneros mapuche en utilisant la loi de sécurité de
l’État. La répression s’est renforcée
lorsque la loi antiterroriste leur a été appliquée.
La recherche d’activistes est accompagnée de perquisitions à domicile,
durant lesquelles la police abuse de son pouvoir et commet de nombreuses
exactions. Dans les territoires en conflit, sa présence et celle
des forces spéciales est permanente et excessive. Ils contrôlent
systématiquement la population et harcèlent constamment
les habitants et visiteurs des zones rurales. Ces quinze dernières années, quelques avancées se
sont matérialisées face aux demandes des organisations
et communautés mapuche : la mise en place d’une législation
sur les droits indigènes et d'un organisme chargé de l’appliquer
(la CONADI), la mise en œuvre de diverses politiques indigénistes
d’assistance sociale et, sur le plan politique, une série
de promesses pleines de bonnes intentions… qui ne se sont pas concrétisées,
ce qui a causé une grande frustration chez la population mapuche.
La loi antiterroriste La loi n° 18 314, dénommée "loi antiterroriste",
a été décrétée par le dictateur Augusto
Pinochet afin de réprimer toute opposition politique au régime
militaire. Paradoxalement, le premier gouvernement démocratique
a renforcé son application en lui incorporant des délits
communs tels que "l’incendie" ou "la menace terroriste",
qui figuraient déjà dans le Code Pénal. Cette loi
permet aux autorités de priver les accusés des garanties
de procédure judiciaire, par l’utilisation de témoins
non identifiables, rémunérés par l’État,
comparaissant au tribunal derrière des paravents et parlant à travers
des micros qui distordent la voix. En appliquant cette loi, le Chili viole le Pacte international des droits
civils et politiques et la Convention américaine des droits de
l’Homme, qu'il a pourtant ratifiés. Et ce malgré les
manifestations d'organismes internationaux de défense des droits
de l’homme tels que Human Right Watch, Amnesty International et
la FIDH. Au cours des dix dernières années, les tribunaux
chiliens n’ont utilisé cette loi que pour juger des dirigeants
politiques indigènes, transformant les revendications sociales,
territoriales et culturelles du peuple mapuche en actes criminels.
Pourtant, le rapport de Rodolfo Stavenhagen, rendu en novembre 2003,
affirme que « les légitimes revendications venant des organisations
et des communautés indigènes ne doivent être criminalisées
ou pénalisées sous aucun prétexte. Les accusations
de délits ("menaces terroristes" ou "association
illicite") prises dans un autre contexte ne doivent pas être
appliquées à la lutte pour la terre et aux légitimes
demandes indigènes. » C’est sous le régime
de cette loi, que la présidente Michelle Bachelet s'est engagée à cesser
d'appliquer, que les prisonniers en grève de la faim ont été condamnés.
Un soutien international Durant ces 63 interminables jours, diverses actions ont été menées
au niveau international pour soutenir les grévistes de la faim
en faisant pression sur le gouvernement chilien. Dans le cadre de la
Journée internationale de solidarité avec les prisonniers
politiques mapuche du 28 avril, les familles et amis des prisonniers
ont présenté devant la Cour suprême une demande de
révision de l’affaire de l’incendie de la propriété Poluco
Pidenco, tandis qu'une lettre adressée à la présidente
de la République, Michelle Bachelet, a été remise
au Palais de la Moneda, le mardi 25 avril. Le président Jacques Chirac a été sollicité pour
intervenir, lors de son séjour au Chili, en faveur des grévistes
de la faim et, d’une façon plus générale,
des aspirations légitimes du peuple mapuche. D’autre part, le sénateur Alejandro Navarro et le député Marco
Enríquez (tous deux du Parti Socialiste) ont demandé au
gouvernement d'élaborer un projet législatif pour déclarer
l'amnistie des prisonniers mapuche condamnés par la loi antiterroriste
et abolir cette dernière. Le délai du 17 mai, fixé par
les prisonniers pour l'examen du projet (qui a été approuvé par
la Commission des Droits de l'Homme), ayant été dépassé,
ils ont poursuivi leur action. Leur détermination s'est accrue
lorsqu'on a exigé d'eux qu'ils signent une lettre dans laquelle
ils s'engageaient à ne pas utiliser la violence, ce qui, pour
eux, équivalait à reconnaître un délit dont
ils sont innocents. Puis les congés législatifs sont arrivés. Enfin, le 26 mai, après avoir pris un engagement avec une commission
de quatre personnalités qui parrainent le projet de loi, les prisonniers
mapuche ont suspendu leur grève de la faim, qui ne sera pas sans
conséquences sur leur santé. Malgré cela, nous devons
rester mobilisés, afin que les négociations aboutissent
et que tous les prisonniers politiques mapuche, sans exception, soient
libérés. Et afin que l'extraordinaire force spirituelle,
dont les quatre grévistes ont fait preuve durant ces 63 jours,
soit reconnue comme elle le mérite.
Note :
1) Rapport Martínez Cobo de la Sous-commission de la lutte contre
les mesures discriminatoires et de la protection des minorités
des Nations Unies
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