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Musée du quai Branly
L '  I M P O S S I B L E   É V O L U T I O N   D E S   C O N S C I E N C E S   ?

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À l’heure où nous écrivons ces lignes, le Musée du Quai Branly n’est pas encore ouvert et pourtant il fait déjà la une de la presse écrite et audiovisuelle. Alors pourquoi renchérir sur une médiatisation à outrance qui frôle la propagande ? Parce que, décidément, une mise en perspective militante est nécessaire...

   Ce n’est un secret pour personne : le Musée du Quai Branly est avant tout un moyen pour Jacques Chirac de laisser son empreinte, à quelques mois de la fin de son mandat. Certes, il n’est pas le premier : G. Pompidou, V. Giscard-d’Estaing et F. Mitterrand l’ont fait avant lui (avec, respectivement, le Musée Beaubourg, le Musée du Quai d’Orsay et les pyramides du Louvre – entre autres). Mais il ne faut pas oublier l'autre raison justifiant les énormes frais engagés et le pillage de musées nationaux dont la valeur, à la fois historique, symbolique et sentimentale, a été bafouée : l’immense "respect" que porte notre République à l’égard des peuples primitifs… pardon, des peuples premiers. Enfin, de l’un à l’autre, il n’y a qu’un pas et, comme l’indiquait le sociologue Louis Dumont dans Le Monde du 25 octobre 1996, « la substitution de "premier" à "primitif" semble traduire un certain malaise [qui est] la conséquence de l’ethnocentrisme inhérent au projet. »

Primitif ou Premier ?
   Lorsque Jacques Chirac annonce son projet, en 1995, le musée porte le nom de "Musée des arts primitifs". Ce terme atroce peut se justifier pour un public rompu à l’usage qui en est fait dans le monde des collectionneurs. On y parle d’art tribal, d’art primitif, pour définir l’art des peuples "non-industrialisés", sans État, sans écriture, bref, les peuples non-occidentaux. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la définition de ces peuples se fait uniquement par la négative, en opposition aux critères de notre propre société. Si la vision de certains collectionneurs a évolué, la terminologie, quant à elle, en est restée à l’ère coloniale. Certains spécialistes proposent les expressions d’"art traditionnel" ou d’"art classique", afin de distinguer ces objets historiques des œuvres d'art contemporaines tout en s’affranchissant d’un vocabulaire archaïque et dégradant. Vocabulaire qui nous éclaire d’ailleurs sur l’intention de Jacques Chirac qui n’était pas de créer un nouveau musée scientifique et ethnologique (permettant la mise en contexte d’œuvres dans une culture donnée), mais bien une galerie d’art à la gloire de ses amis collectionneurs.
Finalement, après les nombreuses réactions de personnes choquées par l'adjectif "primitif" ressuscité d’une époque que l’on croyait révolue – celle de l’ethnocentrisme et du racisme – le musée est devenu celui des peuples "premiers", pour être finalement inauguré comme le Musée du Quai Branly. Mais dans tous les esprits, il reste le Musée des Arts Premiers. On peut se demander pourquoi, au XXIème siècle, le gouvernement français refuse toujours d'utiliser le terme d’"autochtones", qui est pourtant celui que les peuples concernés utilisent et ce, depuis plusieurs décennies. Mais du côté du gouvernement, on est encore en retard. Parce que parler d’autochtonie, c’est risqué. Et ce n’est pas politiquement correct…

Pour plus de respect entre les peuples…
   Au cours des années soixante-dix, des Amérindiens lançaient les premières campagnes pour le retour d’objets volés et détenus par les musées européens et américains. En 1990, l’IACA(1) et l’IGPRA(2) sont votées aux États-Unis, entamant un long processus de demande de rapatriement d’objets issus du pillage de tombes et sites sacrés. Il est regrettable que ce débat ne soit pas du tout évoqué dans les médias français à l’heure actuelle. Lors de l’annonce du projet du Quai Branly, les pourfendeurs du Musée de l’Homme justifiaient pourtant sa disparition annoncée en critiquant son héritage colonial et l’acquisition dans des conditions parfois douteuses de certaines collections. Il fallait tirer un trait sur notre passé et amorcer l’avenir avec un nouveau musée aux fondations nourries par le respect du gouvernement et son ouverture aux cultures du monde.
   Mais qu’y a-t-il de différent dans ce nouveau musée, dont l’instigateur, Jacques Kerchache, a purgé une peine de prison en 1995 pour son activité de trafiquant d’objets protégés ? Le 15 novembre 2000 à l’UNESCO, lors du trentième anniversaire de la Convention Universelle destinée à protéger le patrimoine mondial contre le vol et le pillage, la France a été dénoncée par plusieurs archéologues pour l’achat de trois sculptures Nôk du Nigeria, inscrites sur la liste des objets dont la sortie du territoire et la vente sont prohibées. Pourtant, ces sculptures sont entrées en France, illégalement, afin d’enrichir les collections du Pavillon des Sessions…
Ce prétendu respect des peuples ne s’exerce que via une vision esthétisante et commerciale dont les critères sont exclusivement européens. Parmi les 300 000 objets dont on a dépouillé le Musée de l’Homme et le Musée de l’Afrique et de l’Océanie, seuls 3 500 seront exposés de manière permanente. Leur sélection se fera sur la beauté que des conservateurs et ministres français voudront bien leur accorder. Mis en scène par des jeux de lumière et de vitrines, les objets du quotidien rituel et cérémoniel seront totalement désincarnés car éloignés de leur contextualisation culturelle et de l’importance qu’ils revêtent au sein du groupe qui les a confectionnés. La construction de galeries d’art n’a rien de criminel en soi. Mais prétendre ériger un musée (scientifique) d’une nouvelle ère afin de promouvoir l’ouverture du dialogue entre les cultures n’est qu’un leurre. Ériger les objets en œuvres d’art selon des critères occidentaux ne doit pas forcément être condamné. Mais nous faire croire qu’il s’agit d’une meilleure considération des peuples "premiers" que celle qui leur était réservée au Musée de l’Homme ou ailleurs n’est que pur mensonge.

Où sont donc les autochtones ?
   Finalement, cette nouvelle galerie parisienne n’est que le catalyseur d'une hypocrisie générale qui vise à laisser de côté les questions qui fâchent et à oublier le véritable débat qui se joue derrière cette façade de verdure, d’art et de bonnes intentions. Car la problématique touchant les peuples autochtones est bel et bien rayée de l’ordre du jour. Pour preuve ce nouveau documentaire, produit par Arte, et diffusé sur la chaîne le 19 juin dernier. Certes, À la rencontre des autres hommes(3) ne constitue pas une commande de la part des dirigeants du musée. Pourtant, rien d’anodin à ce que sa diffusion se fasse précisément la veille de l’inauguration officielle et dans le cadre d’une semaine de programmation en grande partie centrée sur l’ouverture du musée. Si nous citons ce film en exemple, c’est qu’il représente précisément ce que l’on peut craindre de pire dans la démarche qui est à l’origine du Musée du Quai Branly.
   Le film ne fait qu'alterner archives filmiques et œuvres d’art exposées au Pavillon des Sessions du Louvre. La qualité esthétique des prises de vue et l’importance des recherches d’archives sont incontestables. On éprouve d’ailleurs un certain plaisir à voir quelques extraits de films inédits. Pourtant, n’est-ce pas un peu léger ? N’avons-nous pas les moyens, en 2006, de produire des documentaires qui mettent (enfin) en scène la voix des autochtones, qu’ils soient artistes ou militants ?
S’il fallait faire l’éloge de la politique muséologique actuelle, ce documentaire aurait pu être précisément l’occasion de donner la parole aux artistes autochtones qui soutiennent des initiatives telles que celle du Quai Branly. Au lieu de cela, nous avons affaire à des images du passé et à des images d’objets désincarnés, absolument pas situés dans le temps et dans l’espace (qui, à l’exception d’un archéologue spécialiste ou d'un collectionneur pourra identifier les objets filmés ?). Une fois de plus, les peuples autochtones sont figés, leur image enfermée dans un carcan passéiste et archaïque. Tout au long du film, on s’attend à découvrir ces artistes autochtones dont on vante tant les mérites en ne montrant pourtant que leurs œuvres. Certes, nous apercevons une artiste aborigène mais elle n’a jamais la parole et nous devons écouter, à sa place, le commentaire des scénaristes. Un commentaire d’occidentaux plaqué sur une réalité autochtone. Qu’y a-t-il de nouveau par rapport au regard porté au début du siècle dernier, si aujourd’hui encore on parle à leur place ?
   Deux raisons pourraient nous être objectées pour justifier la faiblesse de mise en scène. Tout d’abord le sujet du film : il s’agit en effet de retracer l’Histoire du regard occidental porté sur l’Autre – ce qui ne les privait pas de parler des "Autres hommes" d’aujourd’hui car l’Histoire contemporaine, c’est encore de l’Histoire… Ensuite, les contraintes budgétaires n’auraient pas permis, comme il était apparemment prévu initialement, d’aller à la rencontre d’artistes des trois autres continents. Mais cela ne suffit pas à excuser le commentaire du film, absolument affligeant. Comment ne pas s’offusquer dès les premières minutes lorsqu’on entend : « La rencontre avec l’Occident a entraîné la précipitation de la disparition des peuples premiers. Mais leur imaginaire a survécu : il nous reste ces objets. » Les objets demeurent donc les témoins d’une époque révolue, lorsque les peuples premiers étaient vierges de tout contact avec les hommes blancs. C’est nier les travaux ethnologiques qui montrent que toute culture n’est pas figée mais en constante évolution. C’est nier les échanges et adaptations que toute société subit et initie, aujourd’hui mais également au XIXème siècle et bien avant. C’est surtout nier l’existence des peuples autochtones contemporains et leur refuser toute parenté avec ces peuples "primitifs" du passé, idéalisés et, bien évidemment, aujourd’hui disparus (n'ont-ils jamais existé ailleurs que dans l’imaginaire européen ?). Cela ne revient-il pas finalement à inventer et à mettre en scène la culture des autres, sans les Autres ?

Le procès injuste de l’ethnologie
   Arrive alors la thèse finale du film : grâce aux collectionneurs et à leurs musées, le respect des cultures (passées) a enfin pu se faire. Certes, il y a bien eu les ethnologues, mais ils n’ont pas su faire découvrir le monde merveilleux des peuples premiers (du passé) aux sociétés occidentales, leur faire partager « le souffle vivifiant de la barbarie », contrairement aux nouveaux musées qui réhabilitent ces œuvres d’art oubliées dans les placards poussiéreux des sciences humaines.
En tant que cinéaste, nous déplorons la pauvreté créative de ce documentaire. Mais passons, ce n’est qu’une affaire de goût. En revanche, en tant qu’ethnologue, nous avons toutes les raisons de nous offusquer du jugement de valeur véhiculé par un commentaire outrageant envers une discipline qui ne mérite pas d’être rabaissée à ce point. En effet, on entend au cours des dernières minutes du documentaire : « Libéré du cadre étroit d’une approche scientifique, l’Autre prend enfin à nos yeux sa dimension véritable »… De quels yeux parle-t-on, qui détournent le regard de l’apport immense de l’ethnologie dans la recherche, l’analyse et la reconnaissance de la richesse et de la complexité des systèmes de pensée et de l’organisation sociale des autochtones ? Rappelons juste que si les musées scientifiques sont si « poussiéreux », « tristes » et « sentent la mort », comme le prétend le commentaire du film, c’est peut-être dû à l’état d’abandon dans lequel les gouvernements français, de droite comme de gauche d’ailleurs, les ont laissés. Les projets de rénovation du Musée de l’Homme, aujourd’hui dépossédé, ont toujours été refusés par les Ministères de la Culture et de l’Éducation. Il en a été de même pour le Musée des Arts et Traditions Populaires, aujourd’hui délocalisé mais sans port d’attache. Mais plutôt que de prendre soin d’un patrimoine culturel, notre président a préféré, par vanité, se construire sa propre galerie(4).

La rédemption par l’Art… et les droits autochtones dans tout ça ?
   Il n’est pas question de stigmatiser le film À la rencontre des autres hommes mais plutôt de le mettre en perspective afin d’identifier et d’analyser la propagande contenue dans les discours dont on nous abreuve quotidiennement dans les médias autour du phénomène « Branly ». Reprenons le commentaire du documentaire : « Libéré du cadre étroit d’une approche scientifique, l’Autre prend enfin à nos yeux sa dimension véritable. Mais n’est-il pas déjà trop tard ? Alors que le monde finit d’être exploré, de quel espace disposent ces sociétés moribondes bouleversées par le contact avec l’Occident ? » Il est vrai qu’en 2006, les peuples "premiers" ont disparu dans la conscience de nombreux Français. Parce que nous n'avons pas attendu d’entrer dans une galerie d’art pour nous apercevoir que c’est à des peuples-nations qu’il faut maintenant s’adresser. Depuis plusieurs décennies, les peuples autochtones ont leur place aux Nations Unies et ils y revendiquent le respect (précisément) de leurs droits collectifs, politiques, religieux et culturels, notamment au sein du Groupe de travail sur les populations autochtones initié en 1994. Depuis plusieurs décennies également, les peuples autochtones s’organisent au sein des États-Nations qui les ont colonisés et qui bafouent trop souvent leurs droits et nient leur existence. Or, le respect passe d’abord par la reconnaissance à l’échelle nationale et internationale.
   S’il veut vraiment nous prouver son respect envers les Premières Nations, le gouvernement français ne serait-il pas plus crédible en ratifiant la Convention 169, en reconnaissant la spécificité des Amérindiens de Guyane, en leur garantissant la propriété collective de leur territoire ancestral, en luttant contre l’orpaillage qui pollue les rivières et menace la survie de tout un peuple ? Bien sûr, c’est beaucoup plus facile d’acheter des œuvres d’art afin de gloser sur leur ethnicité. Vanter la beauté d’un objet, le talent d’un artiste "primitif", permet de s’offrir une bonne image médiatique et surtout, cela n’engage à rien politiquement. Au contraire, c’est jeter de la poudre aux yeux d’un public mal informé. Mais ce serait oublier bien vite que les descendants des artistes primitifs d’hier sont les autochtones d’aujourd’hui, bien vivants et revendiquant leur spécificité et leur droit à l’autodétermination. Et ceux-là, on ne pourra jamais les enfermer dans une vitrine.

Sophie Gergaud



1) IACA : Indian Arts and Crafts Act, loi pour l’art et l’artisanat amérindiens.
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2) IGPRA : Indian Graves Protection and Repatriation Act, loi pour la protection des tombes amérindiennes et pour la restitution des objets sacrés et des restes humains, généralement détenus par les musées et les galeries d’art.
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3) À la rencontre des autres hommes, documentaire de Michel Viotte, Arte et Tetra Films, 2006.
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4) Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site de Patrimoine et Résistance : http://paetres.free.fr/
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