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Comité de Solidarité avec les Indiens des Amériques
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Innu de Pessamit (Québec)
S O M M E T   D E S   N A T I O N S   A U T O C H T O N E S

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Le 23 juin dernier, nous avons reçu Raphaël Picard, chef des Innu de Pessamit (côte nord du Québec), qui mènent actuellement un ardent combat juridique contre le gouvernement québécois et l’entreprise Kruger afin que cesse la déforestation de l’île René Levasseur. Par le biais de cette lutte, c’est bien sûr la question essentielle du respect des droits autochtones, tant territoriaux qu’humains, qu'a abordée Raphaël Picard.

   20 000 Innu ont survécu à la sédentarisation, qui a débuté au XIXme siècle. « Nous n’avons pas subi le premier contact avec les Européens car nous sommes à l’intérieur des terres, nous a expliqué Raphaël Picard. Le vrai choc de la rencontre de deux identités a eu vraiment lieu vers 1930-1940, avec l’arrivée des entreprises forestières, puis il est devenu religieux par la force des choses. » Bien qu'ils possèdent des droits ancestraux et n'aient jamais cédé leur titre aborigène (voir encadré), les Innu se battent depuis des années pour que les droits fondamentaux qui leur sont reconnus soient respectés. Or, le gouvernement a établi une politique de revendication territoriale dont l’objet est précisément l’extinction de ces revendications. La Convention de la Baie James en est un triste exemple (voir encadré).
   Le Nitassinan ("notre terre" en innu) subit depuis des décennies installations de mines, constructions de barrages et coupes à blanc de bois sauvage sur de grandes étendues. Le gouvernement n'a jamais procédé à un inventaire systématique de ce territoire, qui présente pourtant des écosystèmes très différents à l'Ouest et à l'Est. La coupe, que se partagent 28 compagnies, est maintenant au-delà du 50ème parallèle et concerne 33 chefs innu. D'après la législation, la Couronne a "l'obligation de consulter et d'accommoder" les Premières Nations en attente d’un règlement sur leurs revendications territoriales, ce qui est le cas des Innu. Le gouvernement devait donc leur demander leur consentement, pour cette exploitation de leur territoire, et prendre en compte leurs intérêts. Faut-il préciser que cette étape incontournable a été allègrement brûlée et que pillage et saccage du Nitassinan s'effectuent en toute impunité, pour ceux que Raphaël Picard nomme « les maquereaux internationaux », grâce au laxisme complice du gouvernement ?
Comble du cynisme, pour 2006, le gouvernement a établi comme stratégie de soumettre le plan annuel des compagnies aux Innu, leur accordant royalement un délai de… dix jours pour l’étudier. Six mois de consultation seraient nécessaires pour envisager les effets, sur la faune et la flore, de l’ébranchage et de la construction de routes permettant d’accéder aux coupes, et pour prévoir la préservation des réseaux de piégeage, dont ne peuvent se passer les habitants.

De la négociation à la revendication
   Dans les années 1980, les Innu ont présenté au gouvernement fédéral une revendication territoriale, basée sur des études anthropologiques et historiques qu’ils ont eux-mêmes effectuées. Cette revendication ayant été acceptée, une négociation territoriale, baptisée "Approche commune", a été entamée. Cela fait maintenant 25 ans que les Innu participent à ce que Raphaël Picard a qualifié de « négociations politiques futiles », sans qu'aucune mesure n’ait été prise. Plusieurs chefs ont ainsi testé la bonne foi des gouvernements québécois successifs, dont l’objectif a finalement toujours été de faire disparaître les Indiens, et dont les différentes stratégies ont toujours visé la cession de leurs terres. Raphaël Picard a résumé ainsi la situation : « Le gouvernement a une juridiction, les Innu ont le titre aborigène. C'est sur ce plan-là que se situe la confrontation. Le débat est donc celui de la cogestion, de l'harmonisation de deux juridictions, de deux souverainetés sur le territoire. Dans tout ça, le gouvernement fédéral est moins concerné que le gouvernement provincial du Québec. Le problème du Québec, c’est qu’il ne veut pas nous donner l’opportunité de revendiquer 1 mètre carré. »
   Si d’autres communautés innu font toujours confiance à la négociation, les Pessamit s’en sont retirés, considérant qu’ « ils auraient perdu, de toute façon. » C’est pourquoi en 2004, entrant dans un processus de revendication, ils ont entrepris un recours judiciaire pour obtenir réparation. Car comme l’a dit Raphaël Picard : « Ma démarche découle d’un processus… démocratique, basé sur la loi des Indiens. On ne peut pas négocier éternellement quand un territoire continue à être saccagé. Pendant ces 25 années de négociation, des millions de m3 de bois et des tonnes de minerai de fer ont été sortis de notre territoire, des barrages énormes ont été construits. La conclusion d’un traité permettrait-elle de rendre les richesses qui ont été prises ? Compenserait-elle la pauvreté, la misère, l’exclusion et le chômage dont souffre la communauté ? Si une entente de souveraineté avait été conclue il y a 25 ans, le développement de la communauté serait-il le même aujourd’hui ? » Et il a conclu en affirmant « C’est la question que tous les peuples autochtones doivent se poser maintenant. »

Le droit à la modernité
   Pour Raphaël Picard, les non-Innu n’ont en tête « que le bois, que le bois, que le bois. Nous, Innu, sommes des partenaires en puissance pour faire de la rétention. Contre l’évasion de la matière ligneuse, de l’eau, vers l’extérieur, vers les États-Unis. Les compagnies canadiennes ont pris le relais des entreprises américaines pour dévaster notre territoire. […] Il y a une politique de reboisement mais les plants replantés viennent d’ailleurs. Il y a comme un problème d’incompatibilité de greffe de rein. Il va falloir trouver une formule où les plants seront générés dans leur futur milieu. Nous essayons de faire notre propre norme. […] Chez les Innu, il y a toujours eu des ententes pour la préservation de parties de territoire, d’espèces. L’organisation traditionnelle de notre territoire est au centre de nos revendications. […] Notre combat a commencé sur un défi environnemental : la préservation de l’île René Levasseur, joyau d’écosystème qui possède une forêt boréale exceptionnelle. » En effet, en 1997, le gouvernement du Québec a consenti à la compagnie Kruger un territoire de coupe qui prévoit d’anéantir 80 % de cette forêt centenaire, ce qui entraînerait la disparition des écosystèmes qu’elle abrite. On y trouve entre autres le carcajou, espèce menacée.
   Mais, comme l'explique le dossier que nous a remis Raphaël Picard, « la préservation des pratiques et coutumes ancestrales n’a pas pour objectif de confiner les autochtones dans des façons de faire fossilisées. Les droits des autochtones […] comprennent notamment le droit à la modernité, c’est à dire la possibilité d’adapter leurs pratiques, coutumes et traditions ancestrales à la lumière du développement moderne et dans le but d’assurer la prospérité sociale et économique des autochtones d’aujourd’hui et ceux des générations à venir. » Un développement durable profitable à tous par une cogestion intelligente des ressources naturelles, qui respectera le lien qui les unit à leur territoire, c’est, finalement, ce que les Innu ont pratiqué pendant des millénaires.
   Ainsi, la communauté de Pessamit entend développer les ressources naturelles et s’oriente vers l’exploitation de l’énergie éolienne et le secteur de la pêche. Elle possède déjà trois bateaux, une usine de transformation et une pourvoierie (vaste domaine organisant des pêches pour les touristes). Raphaël Picard considère qu’« il faut envisager dès maintenant les deuxième et troisième transformations des ressources naturelles. Il faut innover dans ce domaine, que la ressource soit bien prélevée. Nous avons besoin d’appuis pour nous positionner dans le développement. » Actuellement, les Pessamit ont établi des alliances avec des écologistes, des associations de pêcheurs, de chasseurs et de trappeurs villégiateurs.

« Un écrasement, qu’il soit subtil ou armé, est un écrasement »
   La réserve de Pessamit, très à l’écart des grands centres, s’étend sur près de 140 000 km2 et inclut l’île René Levasseur (2 000 km2). Entre 3 000 et 4 000 Innu y vivent qui, tous, parlent l’innu, une des trois langues autochtones qui ne soient pas en voie de disparition au Canada. La communauté, en plein boom démographique, connaît une grave crise sociale qu’elle tente d’enrayer en développant les services sociaux, notamment envers les Anciens, « trésors nationaux vivants », indispensables pour la transmission des connaissances traditionnelles. Particulièrement touchés par cette crise, les jeunes (60 % de la population est âgée de moins de 25 ans), qui vivent décrochage scolaire et difficultés liées aux compétences parentales car, comme l’a si bien exprimé Raphaël Picard, « les parents n’ont pas eu ce qui leur revenait. Un écrasement, qu’il soit subtil ou armé, est un écrasement. » Certaines tranches d’âge n’ont pas pu dépasser les effets néfastes de la sédentarisation et ont perdu beaucoup de connaissances traditionnelles.
   Ayant lui-même huit petits-enfants, Raphaël Picard s’interroge beaucoup sur le « foisonnement des technologies », dont il dit ne pas évaluer les conséquences sur les jeunes, troisième génération de sédentaires. « Nous avons une jeunesse qui a besoin d’idéaux, de certaines compétences, de modèles. C’est pourquoi je ne cesse de leur soumettre le débat de l’appartenance territoriale. Mon défi, en tant que dirigeant, est de leur montrer constamment qu’ils ont des droits fondamentaux. De les préparer. » Cette crise, que vivent les jeunes de Pessamit, est directement liée à la perte de statut et d’identité des Indiens.

« L’extinction par étranglement, puis par noyade »
   Au Canada, il en est des droits humains comme des droits territoriaux et la citoyenneté indienne est définie par l’administration. « La Loi sur les Indiens, a précisé Raphaël Picard, discriminatoire, fiduciaire et paternaliste, visait leur extinction par étranglement puis, depuis 1985, par noyade. Elle les considère comme des mineurs qu’il faut éliminer de façon institutionnelle. »
   Avant 1985, beaucoup de gens ont cédé ou perdu leur statut d’Indiens, comme les femmes qui épousaient des non-Indiens, et leurs enfants. Actuellement encore, certaines communautés proches de zones urbaines disparaissent, cette proximité favorisant beaucoup la mixité. En 1985, le combat des femmes a redonné à nombre d’entre eux ce statut mais la loi reste encore très discriminatoire. Si, à la naissance d’un enfant, une reconnaissance de paternité n’est pas inscrite au registre de bande, il perdra son statut d’Indien lorsqu’il aura dix-huit ans. Même conséquence s’il est adopté par des Blancs. Les Innu sont tenus d’appliquer la politique du Service de protection de la jeunesse du Québec (équivalent de notre Aide sociale à l'enfance), qui permet toujours le placement d'enfants à l’extérieur de la communauté. Et même s’il existe des prescriptions d’adoption lorsque ces enfants atteignent l’âge de cinq-six ans, elles les protègent relativement peu puisque, entre-temps, ils perdent leur langue. Cette perte de statut entraîne inévitablement une perte d’identité, qui se révèle désastreuse. C’est pourquoi les Innu se battent également pour obtenir le droit d’appliquer leur propre politique de protection de la jeunesse.

Une rencontre de solidarité
   De nombreux thèmes ont ainsi été abordés au cours de cette rencontre, aussi bien dans l'exposé que nous a fait Raphaël Picard, que dans les questions qui ont suivi. Dès le début de son intervention, il a annoncé ne pas être venu pour « tenir un discours de victimisation, pour parler de problèmes, mais pour parler de visions et de futur, comme mes grands-pères l’ont toujours fait, après avoir évalué aujourd’hui. » En effet, aucun auto-apitoiement, aucun misérabilisme dans ses propos ni son ton. Ni aigreur, ni colère, ni révolte. Mais une passion mesurée par une très grande réserve. Où la virulence se tempère d’humour et de retenue. Une certitude tournée vers l’avenir, constructive et ancrée, en effet, dans la connaissance du présent. Il est toujours difficile de rendre par écrit l’apparition d’un léger sourire, qui teinte d’humour ou de complicité une expression-choc, ou de la place d’un bref silence, d’une hésitation volontaire, qui donnent à une phrase tout son sens. Ce sont des nuances comme celles-là, que Raphaël Picard dose avec brio, qui ont fait de cette rencontre une réussite.
   Ainsi, après nous avoir remercié pour cette « rencontre de solidarité », il a conclu en nous demandant, à nous, « les douze apôtres », de porter le message suivant : « Quand le Québec prétend bien traiter les autochtones, la France, malgré des motifs de cousinage, doit garder une certaine conscience et réévaluer sa relation avec lui. À moins qu’elle ne soit, elle aussi, …en état de péché… » Message amical que nous n'oublierons pas et qu’il a renouvelé lors de l’enregistrement pour France Culture de l’émission de Marie-Hélène Fraïssé, Radio libre, en direct du fameux Musée du Quai Branly, le jour de son ouverture au public.

Droits ancestraux : Les tribunaux reconnaissent à une nation autochtone, vivant toujours sur le territoire qu'elle occupait à l'arrivée des Européens, des "droits ancestraux". Issus d'une coutume, d'une pratique ou d'une tradition qui caractérise sa culture (par exemple la chasse, la pêche, l'exploitation des ressources), ils lui permettent, en l'affranchissant, sur certains points, de la Constitution canadienne et de la Loi sur les Indiens, d'acquérir une certaine autonomie politique et financière. Certains considèrent que ces droits font des autochtones des citoyens privilégiés.
Au Canada, le "titre aborigène", ou "titre indien", est un droit ancestral qui accorde l'occupation et l'utilisation exclusives d'un territoire à une nation autochtone, bien que le "titre ultime" sur ces terres appartienne à la Couronne. Il concerne les terres que possédaient les Indiens avant l'occupation britannique et qui n'ont pas été cédées avant 1982. Seul le gouvernement fédéral peut "éteindre" un titre aborigène, par un traité conclu par le Parlement fédéral.
La Convention (ou Accord) de la Baie James et du Québec Nord a été signée le 11 novembre 1975 par les Cri, les Inuit et les Naskapi. Portant sur un gigantesque projet hydroélectrique de la compagnie d’État Hydro-Québec, dont la production était destinée exclusivement à l'exportation, elle prévoyait une compensation financière, d'environ 130 millions de dollars pour les Cri, de 90 millions pour les Inuit, et promettait la préservation de leur mode de vie traditionnel. La destruction de l'environnement provoquée par la réalisation de la Phase I (projet de la rivière La Grande) s'est révélée catastrophique sur ce dernier point. Les engagements solennels ayant été interprétés, déformés ou tout bonnement ignorés, cette Convention, ressentie à l'époque de sa signature comme une grande avancée en matière de revendication territoriale, s'est révélée être exactement le contraire. Les travaux des projets Great Whale (Grande Baleine) et NBR (Nottaway-Broadback-Rupert), qui devaient composer la Phase II, ont été stoppés en 1995 pour raisons purement financières.

 

Françoise Hausfater
Source complémentaire : Les Innus de Pessamit : des droits à connaître et à reconnaître, dossier produit par le Conseil des Innus de Pessamit (Avril 2006)

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