Le
12 octobre dernier, à l’occasion de la Journée
de solidarité avec les Peuples autochtones des
Amériques, le CSIA-Nitassinan a organisé la
première sortie en salle du film Trudell. La présence
de la réalisatrice, Heather Rae (Cherokee), amorçait
ainsi un partenariat sur le long terme grâce à la
sortie du film en DVD, dont le CSIA-Nitassinan a
réalisé et diffuse la version française. Retour
sur la
genèse d’une rencontre passionnante.
Le
film Trudell retrace la vie du poète et
activiste amérindien John Trudell. L’aventure
commence il y a quinze ans, lorsque la
réalisatrice, Heather Rae, décide de raconter
un homme à travers ses voyages, ses mots et
son engagement. Elle le suit alors pendant
dix années, fixant sur la pellicule les poèmes
chantés et les discours politiques que l’auteur
déclame dans un style qui lui est si particulier.
Film qui s’éloigne des formes
traditionnelles du cinéma, Trudell associe
images d’archives, extraits de concerts,
interviews et images abstraites, rappelant
ainsi l’esprit "coyote" de John Trudell et le
pouvoir évocateur de son oeuvre.
Trudell, le film Le film commence à la fin des années
soixante, lorsque les Indiens de toutes tribus
(Indians of all Tribes) occupent l’île d’Alcatraz
pendant 21 mois, évènement
sans précédent qui
permit au monde entier de
prendre conscience de la situation
des Indiens d'Amérique.
Pour John, Alcatraz est une
véritable naissance. Le film
retrace ensuite son parcours
politique en tant que porteparole
national de l’American
Indian Mouvement (AIM). Il est alors l’une des personnalités
les plus subversives des années 1970 et le FBI
accumulera à son sujet l’un des dossiers les plus importants
de son histoire (plus
de 17 000 pages). En 1979, en signe
de protestation contre la politique du gouvernement américain à l’encontre
des Amérindiens, John Trudell
brûle le drapeau des États-Unis devant le
quartier général du FBI à Washington.
Quelques heures plus tard, sa femme, alors
enceinte, ses trois enfants et sa belle-mère
périssent dans un incendie d'origine douteuse
qui ravage leur maison, sur la réserve
shoshone paiute du Nevada. Cette tragédie
aura raison de son engagement politique.
Il s’exile à Los Angeles et ne remettra les
pieds sur une réserve que rarement, tant les
souvenirs sont douloureux et le déchirement
intense. Dévasté par la perte de sa
famille, il se retire du monde ; c'est l'écriture
qui lui permet alors de ne pas se perdre et de
survivre. « L'écriture et la poésie sont venues à
moi comme une
surprise. J'avais déjà rédigé des discours
politiques mais rien
qui ressemblait de
près ou de loin à des
poèmes. Et environ
six mois après le
drame, alors que je
touchais le fond, les
mots me sont venus. Ces mots, c'était
mes bombes, mes explosions,
mes larmes et
ma vie » dira-t-il plus
tard. En 1983, il met
ses mots en musique grâce à Jackson
Browne et au guitariste de
légende, Jesse Ed Davis
(Kiowa). Ses premiers disques
témoignent déjà d’une extrême
sensibilité ainsi que d’une
grande éloquence concernant
l’état du monde, faisant de lui à la fois un
philosophe et un théoricien sociologue. La carrière
artistique de John, en tant que musicien mais aussi en tant que comédien,
lui permet de côtoyer des personnalités
telles que Kris Kristofferson, Sam Shepard
et Val Kilmer (Coeur de Tonnerre), Robert
Redford (Incident à Oglala), Bonnie Raitt,
Jackson Browne, Amy Ray et plus récemment
Angelina Jolie qui a produit son
album Bone Days. Le film Trudell associe à la fois des entretiens
avec ses partenaires et
amis du monde artistique, du "Mouvement" amérindien, ainsi qu’avec
les membres de sa famille. Trudell se veut un
film hors des sentiers battus, explorant l’une
des personnalités marquantes de l’histoire
contemporaine tout en respectant le style
puissant et évocateur de son oeuvre.
Trudell et le CSIA-Nitassinan En 1977, une délégation autochtone des
Trois Amériques se rend à l’ONU,à Genève, à l’initiative
du Conseil International des Traités, créé par l’American
Indian Movement. C’est à l’issue de cette rencontre
que le Comité de Solidarité avec les Indiens
des Amériques est créé, en 1978, à la
demande de militants amérindiens venus
réclamer en Europe reconnaissance et
défense de leurs droits. La naissance du
CSIA-Nitassinan est donc directement liée
aux revendications portées par le mouvement
amérindien des années soixante-dix
dont John Trudell était, à l’époque, le porteparole
et l’un des représentants les plus virulents.
C’est pourquoi le CSIA-Nitassinan
tenait à s’associer à la sortie du film Trudell,
l’histoire commune de militantisme entre le
poète-activiste et l’association prenant alors
tout son sens. Le 12 octobre dernier, venue à Paris spécialement
pour la première projection en
salle de la version française, Heather Rae
s’est livrée au jeu des questions d’un vaste
public, à la fois varié et passionné. L’occasion
pour elle d’affirmer le parcours hors
norme de ce film qui se veut aussi atypique
que son personnage principal. En effet,
bien qu’également productrice de nombreux documentaires et
films de fiction,
Heather Rae a tenu à éloigner son film des
circuits traditionnels de production afin
d’en garder le contrôle total. Même une
fois le film terminé, elle a refusé d’en
vendre les droits, « pour ne pas trahir John »
, pour que le film reste tel qu’il est, qu’il
ne soit ni tronqué ni modifié et qu’il reste
fidèle à ce que John a voulu. Travaillant entièrement
en autoproduction, il lui a donc fallu dix années pour terminer
ce long métrage. Dix années qui lui ont également
permis de se rapprocher de l’univers
de Trudell, de ses amis comme de ses
démons. Et d’en respecter les limites.
Comme elle l’explique si bien, elle a très
vite compris qu’avec John, il ne s’agissait
pas de tout montrer, que ce serait de toute
façon impossible. Trudell est donc un film
sur une partie de John, tel qu’il se donne à voir, tel
qu’il se donne à découvrir. Dix
années qui ont aussi permis à cette jeune
réalisatrice cherokee de mieux comprendre
les mots de John et de mettre en image les
textes de ses poèmes, plutôt que de chercher à
créer des images et d’y coller a posteriori
un commentaire verbeux qu'il aurait
refusé de lire… Dix années de confiance,
de respect et d’amitié qu’il nous est aujourd’hui
possible de partager. La rencontre privilégiée
avec Heather Rae n’a ainsi fait que confirmer les liens qui
unissaient le CSIA au film Trudell. Document
engagé, à la fois témoignage historique
d’une époque charnière dans le
domaine des droits autochtones des Amériques
et magnifique illustration onirique
de textes à la puissance évocatrice et à la
douleur à fleur de peau, Trudell va au-delà des "films d’Indiens" ou de la biographie
d’artiste. C’est un appel à notre conscience
humaine et à notre responsabilité de
citoyen du monde (mais de quel monde ?).
Car après tout, ne pouvons-nous pas tous
nous reconnaître dans les mots de John
Trudell : « Je suis juste un être humain qui
essaie de s'en sortir dans un monde qui, lui,
perd peu à peu son humanité »…