Avec
plus de 60 000 membres, les Lumbee de Caroline du Nord constituent actuellement
la nation indienne la plus nombreuse de l'Est des Etats-Unis. Environ
30 000 vivent dans le Comté de Robeson, en particulier autour de
la ville de Pembroke. L'origine de la tribu lumbee
est assez obscure. Les Lumbee sont probablement les descendants de tribus
côtières décimées par l'arrivée des
Européens qui se sont regroupées pour survivre. Ils sont
proches des Indiens Cheraw, une petite nation siouane dont ils partagent
la langue. Les Lumbee et leurs voisins
les Hatteras pourraient compter parmi leurs lointains ancêtres les
colons anglais de la colonie de Roanoke fondée en 1586 par Sir
Walter Raleigh sur les côtes de l'actuelle Caroline du Nord. Avant
de regagner l'Angleterre l'année suivante, le gouverneur de la
colonie avait donné instruction aux colons de laisser un message
écrit s'ils devaient quitter l'île de Roanoke. A son retour
trois ans plus tard, il trouve l'île déserte et le mot "
Croatan " gravé sur une palissade. Il en conclut que les colons
ont rejoint leurs amis hatteras sur l'île de Croatan. Pourtant,
les colons ne seront jamais retrouvés. Se sont-ils rapidement intégrés
à la tribu ? Leur présence a-t-elle influencé la
vie et la culture indienne ? On observe que les Indiens de la région,
en particulier les Lumbee, ont adopté très tôt le
mode de vie de leurs voisins blancs. Au XVIIIème siècle,
installés le long de la Lumber River, ils parlaient anglais, habitaient
des maisons de rondins et s'habillaient comme les Blancs. Ils fréquentaient
les églises baptistes et méthodistes et cultivaient de petites
parcelles d'une terre très pauvre. On rencontre toujours chez les
Lumbee des noms de famille comme Oxendine, Locklear, Chavis, Drinkwater,
Bullard, Lowry, Sampson, des noms qui figuraient sur les registres des
premiers colons anglais. Bien qu'ils aient partagé leur culture,
les Blancs considéraient ces Indiens comme un groupe ethnique distinct
et, au cours du temps, ils leur ont donné des noms différents,
comme Scuffletonian, Croatan, Cherokee du Comté de Robeson et,
finalement, Lumbee.
DÉCHUS
DE LEURS DROITS FONDAMENTAUX
Après la
guerre d'indépendance, les Lumbee sont demeurés en
paix avec leurs voisins blancs. Jusqu'en 1835, les Lumbee ont joui
des privilèges de la citoyenneté, y compris le droit
de vote. Cette année là, l'Etat de Caroline du Nord
promulgue une nouvelle constitution destinée à contrôler
les non-Blancs et à prévenir les révoltes d'esclaves.
Cette constitution interdit le vote aux "personnes de couleur",
ainsi que de servir comme jurés dans les tribunaux, de témoigner
contre des Blancs, de posséder des armes et d'apprendre à
lire et à écrire. Bien que la constitution n'ait pas
cité nommément les Lumbee, les tribunaux leur ont
appliqué ces mesures aussi bien qu'aux Noirs. Comme les Lumbee
ne bénéficiaient plus des droits civiques fondamentaux,
ils sont devenus la cible de Blancs sans scrupules qui les escroquaient,
s'appropriaient leurs terres et les forçaient à travailler
sans être payés, une situation proche de l'esclavage.
Au début de
la guerre de Sécession, les Lumbee, n'étant pas blancs,
sont exclus de la conscription. La Confédération sudiste
les emploie à la construction de forts, les planteurs blancs
refusant que leurs esclaves noirs soient utilisés pour ce
travail. Une épidémie de fièvre jaune s'étant
abattue sur la région en 1862, réduisant la main-d'uvre,
les Lumbee sont alors enrôlés de force comme travailleurs
au service de l'armée confédérée. Tandis
qu'ils se cachent pour échapper aux Confédérés,
des Lumbee entrent en contact avec des soldats nordistes évadés
des prisons sudistes. Des Lumbee donnent parfois asile à
des soldats nordistes, et la tribu lumbee devient une enclave pro-nordiste.
Les familles lumbee souffrent beaucoup de l'absence des hommes,
obligés de vivre en proscrits dans les marais et les forêts
de la région.
UNE
RÉVOLTE CONTRE L'INJUSTICE
En 1864, Henry Berry
Lowry, le héros légendaire des Lumbee, alors âgé
de seulement seize ans, prend la tête d'un soulèvement
pour protester contre les mauvais traitements et les injustices
dont les siens sont victimes. La famille
Lowry a dérobé quelques cochons à un planteur
et les a ramenés à la ferme où elle cache des
soldats nordistes évadés. Le planteur va dénoncer
les Lowry aux autorités. Henry Berry et ses frères
attirent le planteur dans une embuscade, puis s'enfuient dans les
marais. Un mois plus tard, ils tuent les agents chargés du
recrutement forcé des travailleurs indiens. Les Lowry et
leurs partisans sont maintenant en guerre ouverte contre les Confédérés.
Lors d'un raid audacieux contre le tribunal du Comté de Robeson,
ils s'emparent d'armes et de munitions. Ils mènent une série
de raids contre les riches plantations, épargnant les petites
fermes, celles des plus modestes. Les Lumbee partagent volontiers
leur butin, en particulier les provisions, avec les Noirs, les Indiens
et les Blancs pauvres. Au printemps
1865, la "Home Guard" de l'Etat de Caroline du Nord attaque
les fermes et les possessions des Lumbee, espérant, en vain,
s'emparer de Henry Berry Lowry et de ses partisans. En perquisitionnant
chez le père de Henry Berry, les soldats découvrent
le pommeau d'or d'une canne qui avait été volée
à un riche planteur. Tous les habitants de la maison sont
arrêtés. Les soldats emmènent dans un bois le
père de Henry Berry et l'un de ses frères et les exécutent.
Le lendemain, une unité nordiste sous les ordres du général
William T. Sherman investit le Comté de Robeson, obligeant
la "Home Guard" a relâcher les prisonniers indiens.
Les Lumbee sont heureux de la victoire du Nord. Ayant apporté,
souvent à leurs risques et périls, toute l'aide qu'ils
pouvaient aux troupes nordistes, ils espèrent être
libérés de l'oppression sudiste. Mais les troupes
de Sherman ne voient pas clairement la différence entre amis
et ennemis. Appliquant la politique de la terre brûlée,
ils s'emparent des biens des Lumbee loyaux aussi bien que de ceux
des planteurs rebelles. Quand les troupes
nordistes quittent la Caroline du Nord, ils laissent les Lumbee
dans une situation économique pire qu'avant leur venue. Bien
plus, les sympathies des Lumbee pour le Nord leur valent les persécutions
des Blancs du Sud. Lowry et sa bande, dont les effectifs se sont
accrus, sont obligés de continuer leurs pillages afin de
se nourrir eux et leurs familles. La victoire
du Nord n'a pas rendu leurs droits civiques aux Lumbee. En fait,
les anciens confédérés sudistes, appelés
les Conservateurs, demeurent au pouvoir en Caroline du Nord. Les
Lumbee se tournent vers le Gouvernement fédéral dans
l'espoir d'obtenir la condamnation des membres de la "Home
Guard" qui ont tué des Indiens. Mais le gouvernement,
à ce moment dominé par les Républicains, ne
donne pas suite à la demande, jugée inopportune.
LOWRY,
UN HÉROS DE LÉGENDE
Les
fonctionnaires fédéraux refusent de reconnaître
le combat de Lowry et des siens comme une guérilla nordiste
menée contre les Confédérés, mais au
contraire les pourchassent comme des criminels de droit commun.
Lowry et sa bande demeurent des hors la loi, contraints à
se cacher dans les régions marécageuses de la Lumber
River, lançant des attaques contre les riches propriétés,
déjouant les poursuites de l'armée envoyée
contre eux. A la fin des années
1860 et au début des années 1870, Henry Berry Lowry
est une figure légendaire. Il vole les riches, donne aux
pauvres, réussit d'audacieuses évasions, libère
les membres de sa bande emprisonnés. Il accompli l'un de
ses plus remarquables exploits en juillet 1871. Des soldats se sont
emparés de femmes lumbee pour les garder en otages. Henry
Berry se présente seul, tirant sur les soldats en se protégeant
derrière son canoë. Il contraint les dix-huit soldats
à battre en retraite, emportant leurs blessés. Henry
Berry se fait remettre les otages lumbee en menaçant d'enlever
des femmes blanches et de les emmener dans les marais, une menace
prise, semble-t-il, très au sérieux. En février
1872, Lowry et ses hommes dévalisent un magasin à
Lumberton. Mais au lieu de s'emparer de nourriture, ils s'enfuient
avec 22 000 dollars. Ce sera le dernier raid connu de la bande et
on perd la trace d'Henry Berry. La mystérieuse disparition
d'Henry Berry contribua à son héroïque légende.
Il fut un homme remarquable qui s'était battu contre l'injustice,
la discrimination raciale et qui a largement aidé à
préserver l'identité ethnique de son peuple. Les exploits
de sa bande ont rendu leur fierté aux Lumbee et aux Indiens
du Sud en général, et la conscience de leur capacité
à contrôler leur propre vie.
"UN
ÉNORME DENI DE JUSTICE"
En
1885, les Lumbee obtiennent de l'Etat de Caroline du Nord leur reconnaissance
en tant que tribu. Ils commencent à ouvrir des écoles
indiennes séparées pour l'éducation des jeunes
de la tribu. L'actuelle Université de Caroline du Nord à
Pembroke est un vestige de l'ancienne école indienne (Indian
Normal School) construite par et pour les Lumbee. A la fin du XIXème
siècle, les chefs des grandes familles lumbee réclament
la reconnaissance de leur nation au niveau fédéral.
Entre 1888 et 1956, plusieurs projets de loi sont présentés
en ce sens devant le Congrès des Etats-Unis. Des enquêtes
parlementaires sont menées sur le statut et la situation
des Lumbee. Ces enquêtes concluent toutes qu'il existe là
"une grande tribu indienne avec des besoins sociaux et économiques
pressants". Finalement, en 1956,
le Congrès reconnaît les Lumbee en tant que "tribu
indienne", tout en leur refusant les fonds fédéraux
dont bénéficient habituellement les tribus sous statut
fédéral. La Chambre des Représentants présente
à deux reprises des propositions de loi pour accorder aux
Lumbee la "pleine reconnaissance fédérale",
mais le Sénat les repousse.
La
tribu lumbee est actuellement la seule de l'Etat de Caroline du
Nord à se gouverner elle-même, grâce à
sa propre constitution tribale. Le Gouvernement de la Nation lumbee
est actuellement engagé dans des pourparlers avec des responsables
fédéraux pour corriger ce que beaucoup d'historiens,
de juristes, et les Lumbee eux-mêmes appellent "un énorme
déni de justice" et obtenir enfin la reconnaissance
fédérale.
VICTOIRE
SUR LE KU KLUX KLAN
Les
Indiens Lumbee du Comté de Robeson se sont faits connaître
au niveau international quand, dans les années 1950, ils
se sont opposés au Ku Klux Klan.
Le tristement célèbre Ku Klux Klan, prônant
la suprématie blanche, avait été créé
à la fin de la guerre de Sécession par un groupe d'officiers
sudistes nostalgiques du temps de l'esclavage et bien décidés
à empêcher par la terreur et le meurtre les Noirs libérés
d'accéder aux droits de citoyens. Naturellement, ils ne manquaient
jamais de s'attaquer aux Indiens quand ils l'estimaient nécessaire.
Ainsi, quand deux
familles lumbee s'installent dans un quartier blanc au début
de janvier 1958, les hommes du KKK viennent brûler des croix
devant leur maison afin de les terroriser et de les contraindre
à partir. Ces actions sont orchestrées par James Cole,
Grand Sorcier du Klan et partisan proclamé de la ségrégation
raciale. Après l'avertissement des croix de feu, Cole annonce
que le KKK va tenir un rassemblement pour "remettre les Indiens
à leur place". Comme le rassemblement se prépare,
M. Mcleod, le shérif du Comté, conseille au KKK d'annuler
la manifestation pour sa propre sécurité. Cole veut
ignorer l'avertissement mais, alors que les hommes du Klan, vêtus
de leurs robes blanches, commencent à se rassembler au crépuscule
du 18 janvier, ils découvrent qu'ils sont entourés
d'Indiens, beaucoup plus nombreux qu'eux et puissamment armés
de fusils. Les hommes du Klan, terrorisés, demandent rapidement
l'intervention des forces de l'ordre. Escortés par les policiers,
ils quittent le Comté de Robeson sous les huées et
les quolibets des Lumbee. Le KKK n'est jamais revenu dans le Comté
de Robeson.
PAUVRETÉ,
PRISON ET MORTS VIOLENTES
Famille Lumbee en 1936
Pembroke,
une petite ville du Comté de Robeson, dans le coin sud-est
de l'Etat, est le cur de la nation lumbee. Parmi les 100 000
habitants du Comté, près de 40 000 sont des Lumbee.
Plus de la moitié des 70 000 Indiens de Caroline du Nord réside
dans le Comté de Robeson. C'est une région rurale et
pauvre, encore largement marécageuse. Le revenu moyen de ses
habitants arrive au 96ème rang pour l'ensemble de l'Etat de
Caroline du Nord.
Des
études récentes montrent que les Indiens y ont 50%
plus de chances de mourir d'accidents, et sont deux fois plus susceptibles
d'être assassinés que les Noirs ou les Blancs. Une
étude portant sur les causes de décès chez
les Indiens montre que sur les 1 183 morts survenues en quatre ans,
environ 200 étaient des morts violentes. Des enquêtes
révèlent qu'une proportion anormale d'accusés
déférés devant les tribunaux sont des personnes
de couleur, dont 52% d'Indiens. Le taux d'incarcération dans
le Comté de Robeson est trois fois la moyenne nationale,
et 70% plus élevé que dans l'ensemble de l'Etat de
Caroline du Nord.
Le système de justice criminelle est totalement entre les
mains des Blancs. D'après les plus récentes informations,
tous les Indiens actuellement condamnés à la peine
de mort en Caroline du Nord viennent du Comté de Robeson,
et ont donc de fortes chances d'être des Lumbee.
UN
PEUPLE INDIEN À PART ENTIÈRE
Aujourd'hui,
bien qu'ils soient parfois regardés de haut par leurs voisins
indiens et par les autres tribus à cause de la perte de leur
langue et leur très ancienne adoption de nombreux traits
de la culture blanche, les Lumbee sont devenus une sforce importante
dans les luttes sociales, et ils demeurent un peuple indien à
part entière. Ils tiennent chaque année des rassemblements
traditionnels durant lesquels des danses, des chants et des contes
traditionnels sont présentés. Chaque automne est marqué
par un "home coming" (retour à la maison)
quand les Lumbee se rassemblent, venant de toute la région.
Depuis les années
1960, des Lumbee ont été candidats aux élections
et ils ont gagné des postes dans les structures locales,
mais aussi au niveau national. Ainsi, Dexter Brooks, un Lumbee,
a été le premier Indien connu à siéger
à la Cour Suprême d'un Etat. Arlinda Locklear, une
avocate lumbee, a été la première femme indienne
à plaider devant la Cour Suprême des Etats-Unis. Dans
un tout autre domaine, des jeunes femmes lumbee ont accédé
à la célébrité : deux d'entre elles
ont été élues "Miss Caroline du Nord"
dans les années 1980-1990, et une autre a été
en compétition en 2002 pour le titre de "Miss Univers". Des Lumbee occupent
des positions importantes, comme à la tête de la Lumbee
Bank créée à Pembroke, la plus ancienne banque
possédée et gérée par des Indiens aux
Etats-Unis. Glen Mayor, un Lumbee, a été le premier
shérif indien élu en Caroline du Nord. Le maire de
la ville de Pembroke est un Lumbee, ainsi que le chef de la police
et les membres du conseil municipal. En 1990, A. L. Dial est élu
au parlement de Caroline du Nord où il combat pour le redécoupage
des districts (électoraux) du Comté de Robeson,
une réforme adoptée l'année suivante. L'un
de ces districts a une population majoritairement indienne, ce qui
assure une juste représentation de la population indienne
de Caroline du Nord pour les années à venir.
Famille
Lumbee en 1948. De gauche à droite, Ralph Brooks, Lovedy Locklear
et Silas Brooks.
Devant Sarah et Lawrence Brooks