Le
film commence à la fin des années soixante, lorsque
les Indiens de toutes tribus (Indians of all Tribes) occupent
l’île d’Alcatraz pendant 21 mois, événement
sans précédent qui permit au monde entier de
prendre conscience de la situation des Indiens d'Amérique.
Pour John, Alcatraz est une véritable naissance. Le
film retrace ensuite son parcours politique en tant que porte-parole
national de l’American Indian Mouvement (AIM). Trudell
est alors l’une des personnalités les plus subversives
des années 1970 et le FBI accumulera à son sujet
l’un des dossiers les plus importants de son histoire
(plus de 17.000 pages).
En 1979, en
signe de protestation contre la politique du gouvernement américain à l’encontre des Amérindiens,
John Trudell brûle le drapeau des Etats-Unis devant le quartier
général du FBI à Washington. Quelques heures
plus tard, sa femme, alors enceinte, ses trois enfants et sa belle-mère
périssent dans un incendie d'origine douteuse qui ravage
leur maison, sur la réserve Shoshone Paiute du Nevada. Cette
tragédie aura raison de son engagement politique. Il s’exile à Los
Angeles et ne remettra les pieds sur une réserve que rarement,
tant les souvenirs sont douloureux et le déchirement intense.
Dévasté par la perte de sa famille, il se retire
du monde ; c'est l'écriture qui lui permet alors de ne pas
se perdre et de survivre. « L'écriture et la poésie
sont venues à moi comme une surprise. J'avais déjà rédigé des
discours politiques mais rien qui ressemblait de près ou
de loin à des poèmes. Et environ six mois après
le drame, alors que je touchais le fond, les mots me sont venus.
Ces mots, c'étaient mes bombes, mes explosions, mes larmes
et ma vie » dira-t-il plus tard.
En 1983, il
met ses mots en musique grâce à Jackson
Browne et au guitariste de légende, Jesse Ed Davis (Kiowa).
Ses premiers disques témoignent déjà d’une
extrême sensibilité ainsi que d’une grande éloquence
concernant l’état du monde, faisant de lui à la
fois un philosophe et un théoricien sociologue.
La carrière artistique de John, en tant que musicien mais
aussi en tant que comédien, lui permet de côtoyer
des personnalités telles que Kris Kristofferson, Sam Shepard
et Val Kilmer (Cœur de Tonnerre), Robert Redford (Incident à Oglala),
Bonnie Raitt, Jackson Browne, Amy Ray et plus récemment
Angelina Jolie qui a produit son album Bone Days. Le film Trudell
associe à la fois des entretiens avec ses partenaires et
amis du monde artistique, du « Mouvement » amérindien,
ainsi qu’avec les membres de sa famille. Trudell se veut
un film hors des sentiers battus, explorant l’une des personnalités
marquantes de l’histoire contemporaine tout en respectant
le style puissant et évocateur de son œuvre.
TRUDELL
ET LE CSIA-NITASSINAN
En 1977, une
délégation autochtone des Trois Amériques
se rend à l’ONU, à Genève, à l’initiative
du Conseil International des Traités, créé par
l’American Indian Movement. C’est à l’issue
de cette rencontre que le Comité de Solidarité avec
les Indiens des Amériques est créé, en 1978, à la
demande de militants amérindiens venus réclamer en
Europe reconnaissance et défense de leurs droits. La naissance
du CSIA-Nitassinan est donc directement liée aux revendications
portées par le mouvement amérindien des années
soixante-dix dont John Trudell était, à l’époque,
le porte-parole et l’un des représentants les plus virulents.
C’est pourquoi le CSIA-Nitassinan tenait à s’associer à la
sortie du film Trudell, l’histoire commune de militantisme
entre le poète-activiste et l’association prenant alors
tout son sens.
Le
12 octobre dernier, venue à Paris spécialement
pour la première projection en salle de la version française,
Heather Rae s’est livrée au jeu des questions d’un
vaste public, à la fois varié et passionné.
L’occasion pour elle d’affirmer le parcours hors norme
de ce film qui se veut aussi atypique que son personnage principal.
En effet, bien qu’également productrice de nombreux
documentaires et films de fiction, Heather Rae a tenu à éloigner
son film des circuits traditionnels de production afin d’en
garder le contrôle total. Même une fois le film terminé,
elle a refusé d’en vendre les droits, « pour
ne pas trahir John », pour que le film reste tel qu’il
est, qu’il ne soit ni tronqué ni modifié et
qu’il reste fidèle à ce que John en a voulu.
Travaillant
entièrement en autoproduction, il lui a donc
fallu dix années pour terminer ce long métrage. Dix
années qui lui ont également permis de se rapprocher
de l’univers de Trudell, de ses amis comme de ses démons.
Et d’en respecter les limites. Comme elle l’explique
si bien, elle a très vite compris qu’avec John, il
ne s’agissait pas de tout montrer, que ce serait de toutes
façons impossible. Trudell est donc un film sur une partie
de John, tel qu’il se donne à voir, tel qu’il
se donne à découvrir. Dix années qui ont aussi
permis à cette jeune réalisatrice cherokee de mieux
comprendre les mots de John et de mettre en image les textes de
ses poèmes, plutôt que de chercher à créer
des images et d’y coller a posteriori un commentaire verbeux
que John aurait refusé de lire… Dix années
de confiance, de respect et d’amitié qu’il nous
est aujourd’hui possible de partager.
La rencontre
privilégiée avec Heather Rae n’a
ainsi fait que confirmer les liens qui unissaient le CSIA au film
Trudell. Document engagé, à la fois témoignage
historique d’une époque charnière dans le domaine
des droits autochtones des Amériques et magnifique illustration
onirique de textes à la puissance évocatrice et à la
douleur à fleur de peau, Trudell va au-delà des « films
d’Indiens » ou de la biographie d’artiste. C’est
un appel à notre conscience humaine et à notre responsabilité de
citoyen du monde (mais de quel monde ?). Car après tout,
ne pouvons-nous pas tous nous reconnaître dans les mots de
John Trudell : « Je suis juste un être humain qui essaie
de s'en sortir dans un monde qui, lui, perd peu à peu son
humanité »…